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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 13:04

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Il est de tradition pour nous communistes de saluer chaque 7 novembre la Révolution d’Octobre 17 qui a permis pour la première fois dans l’histoire et sur la durée de bâtir  un État ouvrier et paysan, socialiste, l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques.


L’espoir s’est levé à l’Est le 7 novembre 1917.


Il est de bon ton d’entendre et de lire aujourd’hui que cette révolution au mieux n’a servi à rien puisque le capitalisme règne aujourd’hui dans les pays de l’ex-URSS, au pire que cette révolution a établi un régime tyrannique et totalitaire heureusement effondré.

 

131110-octobre1.jpegVint le temps des trahisons et des reniements qui suivent la défaite: de mutation, c’est-à-dire la capitulation politique et idéologique face à l’ennemi de classe, et condamnation de « la matrice bolchevique » tout y passa. On n’était plus marxiste mais anti totalitaire, le totalitarisme comme le populisme étant des concepts qui empêchent de penser mais qui stigmatisent ceux qui en sont affublés, ceux qui récusent le fameux TINA de Tchatcher. Les plus vaillants se décrétaient marxiens…un moyen de se défiler et de sauver sa carrière comme un autre….Humain, trop humain.


Bref la vague contre-révolutionnaire semblait irrésistible. Or 2008 et l’approfondissement de la crise du capitalisme mettait en cause cette belle ordonnance. L’anti-libéralisme, puis l’anti-capitalisme revint dans les débats certes de façon encore confuse mais ça bougeait. La lutte des classes continuait et cela aucun discours médiatique qu’il vienne d’une droite fascisante çà la Sarkozy ou des ours savants de la social-démocratie (anti sociale et anti démocrate) ne pouvait le cacher à ceux qui supporte les effets du capitalisme: chômage de masse, pouvoir d’achat démoli, services publics broyés, santé, école marchandisées. Pour ce faire le grand capital a utilisé une de ses armes de destruction massive : l’UE. Elle lui permettait de casser la souveraineté des peuples dont l’assise est l’indépendance nationale: les États-Unis d’Europe c’est en fait les États-Unis du capital contre les peuples d’Europe. Et comme on ne transforme pas les lois d’airain du capitalisme en poésie courtoise, on ne transforme pas le char d’assaut capitaliste de l’UE en « UE sociale au service des citoyens ». Les États-Unis d’Europe, utopie ou projet réactionnaire, Lénine l’avait déjà dit.

 

131110-bolcho.jpegDes communistes, partout, souvent très minoritaires, tentaient de briser l’assommoir médiatico-idéologique.Relevant le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau, le beau symbole léniniste de la politique d’alliance (ouvriers et paysans) qui en est le coeur, l’unissant aux luttes pour l’indépendance nationale et la souveraineté populaire symbolisé par le drapeau de la nation, Des communistes criminalisés par la bourgeoisie et ses perroquets y compris de « gauche » qui se dépêchent quant à eux d’abandonner, en plus des principes, les symboles comme la faucille et le marteau. Mais des communistes debout qui élaborent des stratégies de leur temps, assumant de manière marxiste et donc critique leur histoire, des communistes qui partout travaillent à la Renaissance communiste. D’Athènes à Lisbonne, de Moscou à Caracas, de Paris à Pékin, les communistes luttent dans les usines, les bureaux, les université, les files d’attente des chômeurs, les maquis quand il le faut, les parlements où c’est possible.


Parce que l’espoir qui s’est levé à l’Est en Octobre17 n’est pas mort. Pas plus que la Commune. Pas plus que les combattants de la liberté pour les damnés de la terre et les forçats de la faim de Madrid, de Santiago, de Hanoï, de Djakarta ou de La Havane.


D’autant que le fameux bilan de l’Octobre c’est la hausse permanent du niveau de vie des masses, c’est l’accès à la culture pour tous, c’est l’égalité femmes-hommes, c’est la sécurité sociale grâce au plein emploi, c’est l’aide immense apporté aux luttes de libération nationale dans le monde, c’est l’aide apporté aux classes ouvrières des pays capitalistes avancés : y aurait-il eu le programme du CNR sans l’existence de l’URSS, c’est la victoire historique de l’URSS contre le fascisme/nazisme, contre cette barbarie capitaliste. Victoire scandaleusement occultée par les médias, les manuels scolaires, l’industrie du cinéma américain.


Il suffit de se poser la question : le monde est-il plus sûr, plus pacifique depuis le fin de l’URSS? La réponse est évidente: l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, sème partout guerres, émeutes, famines, conflits inter-ethniques, inter-religieux, terrorisme, chaos, faim et misère. Diviser pour régner est sa règle et il n’a plus la retenue relative que représentait la puissante URSS. Certes il y avait de graves problèmes en URSS et dans les pays socialistes, il y a des causes internes à la fin de l’URSS en plus des causes externes incontestables, réelles et elles aussi occultées. Il demeure que l’existence de l’Union Soviétique était de 17 à 91 la grande base arrière de tous les combats progressistes. L’URSS ait subi deux guerres terribles : d’abord de 1914,et du fait de l’intervention anti-bolchevique franco-britannique en particulier, à 1923 puis la guerre d’extermination menée contre elle par les fascistes hitlériens de 41 à 45. Comment ne pas tenir compte de ces saignées abominables tant en termes humains qu’en termes économiques pour analyser les faiblesses de l’URSS.

 

131110-affiches-rouges.jpegA contrario, posons-nous la question des conséquences de la destruction de l’URSS pour le camp du Travail, pour les peuples en lutte et pour notre propre pays. Partout un capitalisme revanchard, ultra-réactionnaire et fascisant liquide les acquis sociaux concédées à l’époque où le camp socialiste et la force des PC obligeait le capital à des concessions. Devenue encore plus réactionnaire, voire exterministe et génocidaire que les vieilles classes privilégiées d’avant 1789, ce capitalisme mondialisé détruit tous les acquis sociaux et pulvérise même les avancées des premières révolutions bourgeoises. C’en est au point que dans notre propre pays, le MEDEF, suivi par la fausse gauche et par la vraie droite, envisage ni plus ni moins que le démontage total de la République française au profit de l’Union transatlantique, des « Etats-Unis d’Europe », des métropoles et des euro-régions. Bref, dans la foulée de la CONTRE-révolution d’Octobre, la bourgeoisie capitaliste devenue totalement réactionnaire voudrait bien liquider les résultats de la Révolution française tout en confisquant les symboles populaires (drapeau tricolore, Marseillaise, voire bonnets rouges anti-féodaux) pour son usage antipopulaire et antirépublicain. C’est dire combien se trompent ceux qui croient que l’on peut défendre 1789, ou se réclamer du CNR, tout en « ringardisant » Octobre 17 ou en pratiquant un anti-soviétisme de confort et à retardement. Au-delà des ruptures historiques il y a une continuité dans l’histoire de l’émancipation humaine. Sur d’autres bases de classes propres à leurs époques respectives, Lénine et Marx continuent Robespierre et Rousseau, qui sont eux-mêmes les lointains descendants des soldats de Marathon ou de Spartacus.


En ce 7 novembre 2013 les communistes de France, les militants du PRCF,célébreront donc la grande Révolution d’Octobre 1917. Parce que nous sommes les héritiers de 1793 et de 1917, parce que la défaite de l’Union Soviétique comme la défaite de la Commune ne sont pas la fin de l’histoire. Tant que soufflera l’esprit de Résistance qui a animé nos aînés les communistes seront au premier rang du combat pour l’émancipation humaine. Spartacus aurait dit:  «Je reviendrai et nous serons des millions ». Le combat continue.

Vive Octobre Rouge!

 

source: initiative-communiste.fr  (8/11/2013)

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Publié par L'Hermine Rouge - dans Histoire-Mémoire
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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 01:09

FRACHON.jpgA l’occasion de la mort de notre camarade –il y a 38 ans-  il est instructif de revenir sur le parcours de ce dirigeant de la CGT, non par souci nostalgique, mais parce que les aspirations fondamentales qui ont guidé Benoît Frachon au travers de situations très diverses, de la lutte légale à l’action clandestine, du contexte unitaire ou marqué par les scissions demeurent d’une brûlante actualité pour le mouvement syndical.

Une démarche unitaire sans faille qui par 2 fois devait aboutir à la réunification du mouvement syndical regroupant réformistes et révolutionnaires.

Mais parallèlement et avec la même fermeté Benoît Frachon mène le combat contre les tendances réformistes et de collaboration de classe, pour un syndicalisme de classe et de masse.

Une référence pour les militants et pour toute la CGT marquée depuis  plus de 15 ans par une dérive réformiste de sa direction !

C’est pourquoi nous avons le plaisir de reprendre un texte fort bien documenté de Nicolas Maury,militant communiste d'Istres / Villeurbane, réédité ces jours ci par les sites "El Diablo" et "ça n’empêche pas Nicolas"et "Front Syndical de Classe".Les intertitres résultent de la rédaction du site du FSC.


Enfance et destin ouvrier


 Né le 13 mai 1893 au Chambon-Feugerolles (Loire), mort le 4 août 1975 aux Bordes (Loiret) ; ouvrier métallurgiste ; secrétaire de la CGTU de 1933 à 1936 ; secrétaire de la CGT de 1936 à 1939 ; secrétaire général de la CGTde 1945 à 1967 ; président de la CGT de 1967 à 1975 ; membre de l'Assemblée consultative provisoire (1944-1945). 


Troisième enfant d'une famille ouvrière qui devait en compter cinq, Benoît Frachon naquit au Chambon-Feugerolles, ville minière et industrielle située en plein bassin houiller de la Loire. Le père, mineur, surveillant des travaux de fond, mourut prématurément à cinquante et un ans d'une crise d'urémie. Comme ses frères et sœurs, Benoît reçut une éducation religieuse, mais il fréquenta l'école publique. Il fut reçu au Certificat d'études primaires en juillet 1904 - 29e (sur 88 reçus) du canton, 1er (sur 6) de son école, dont il conservera toute sa vie un souvenir vivace. Il entra au Cours supérieur de l'école du Chambon-Feugerolles, mais, après avoir échoué au concours des bourses, il abandonna les études deux ans plus tard.

 

Premiers engagements dans la lutte sociale

 

Il avait alors treize ans. Apprenti chez un petit patron - ancien ouvrier métallurgiste, il acquit les bases du métier et put se faire embaucher après la mort de son père dans une boulonnerie, où il devint tourneur grâce à l'aide de l'outilleur avec lequel il travaillait. En 1909, il adhéra au syndicat.


L'adolescent a déjà été sensible aux solidarités ouvrières comme à la rigueur de la répression des mouvements sociaux : pendant la grève des mineurs d'octobre 1902, ainsi qu'à l'occasion du Premier Mai. Lui-même fit grève pour la première fois en janvier 1910, dans un conflit parti de la boulonnerie et qui s'étendit bientôt à toute la métallurgie de la Loire. C'est à la suite d'un nouveau conflit qu'il perdit son emploi en 1911, mais il fut vite réembauché dans une usine de constructions mécaniques. 


Le jeune Frachon ressentait déjà vivement l'humiliation - qu'il connaîtra chaque fois que l'expérience se renouvellera - de devoir tirer la sonnette des patrons pour retrouver du travail.

 

Il appartint alors à un petit groupe libertaire créé en 1909 par des mineurs et des ouvriers métallurgistes. Il diffusait La Guerre sociale, l'hebdomadaire de Gustave Hervé, lisait "La Vie ouvrière" de Pierre Monatte, participait à quelques manifestations d'"action directe" comme le sabotage de lignes télégraphiques et téléphoniques.


Avec ses camarades, il prêcha l'abstention lors des élections législatives de 1910. Chaque dimanche, les membres du groupe se retrouvaient, confrontant leurs idées et leurs espérances.


La fréquentation assidue de la Maison du Peuple du Chambon élargit l'univers du jeune ouvrier qui participa au "groupe artistique éducatif de la maison syndicale" - il tint quelques rôles dans des pièces "sociales". Surtout par les nombreuses lectures - de Descartes à Flammarion - que lui permettait la bibliothèque, il pénétra dans les mondes nouveaux du roman, de la philosophie, de la science. " Dans ce petit groupe, écrira-t-il dans ses Mémoires, nous avions de dix-sept à vingt ans, nous étions nés à la lutte des classes en plein centre anarchiste et anarcho-syndicaliste. Nous étions encore ignorants des courants qui se heurtaient, y compris à l'intérieur de la CGT. "

 
Frachon, qui a participé à la grève générale de décembre 1912 contre la loi de trois ans, est appelé au service militaire en 1913. Comme pour beaucoup de jeunes gens issus des couches populaires, ce fut l'occasion pour lui de quitter pour la première fois son pays natal. Affecté dans le service auxiliaire à cause de sa forte myopie, il se trouvait au magasin d'habillement du 30e régiment d'artillerie à Orléans lorsque la guerre éclata. Réintégré alors dans le service actif, il fut mobilisé comme ouvrier à l'Arsenal de la Marine de Guérigny dans la Nièvre : sa qualification professionnelle lui évita ainsi le front. 

 1913-1918 : Guerre, révolution russe et refus de l’Union sacrée


Dans ce milieu ouvrier fortement syndicalisé aux traditions très spécifiques, Frachon découvrit le passage de la CGT à l'Union sacrée. Il se sentit proche des positions de Merrheim contre la participation de la CGT à l'effort de guerre. A l'Arsenal, le syndicat des ouvriers mobilisés - qui seront 1 800 en 1917 - était en place. Sa participation à une action de refus d'effectuer des corvées nouvelles lui valut d'ailleurs d'être muté dans un autre atelier.


Comme nombre d'usines, l'Arsenal de Guérigny connaissait en 1917 le mécontentement provoqué par la hausse des prix, l'aggravation des conditions de travail, la poursuite d'une guerre dont l'issue n'apparaissait pas, tandis que le choc des révolutions russes alimentait des discussions passionnées. Frachon, qui entretenait des relations suivies avec ses camarades du bassin de la Loire - où l'opposition à l'Union sacrée était vive -, et qui se déplaça plusieurs fois à Bourges - autre lieu de lutte syndicale intense contre la guerre - devint un fervent partisan de la Révolution d'Octobre.


Aussi son élection comme délégué suppléant de son atelier en janvier 1918 prit-elle une nette signification d'opposition à la guerre, d'autant que le délégué titulaire était connu pour avoir les mêmes opinions que lui. " Ramassé ", selon son expression, dans la relève des jeunes classes,

 Frachon quitta Guérigny ce même mois et reçut diverses affectations dans l'aviation, où il poursuivit sa propagande personnelle contre la guerre. C'est près de Belfort que l'armistice le surprit. Après une brève participation à l'occupation de la Rhénanie, il fut démobilisé le 19 août 1919. Le 8 septembre 1919, il était de retour au Chambon-Feugerolles. C'est à ce moment qu'il adhéra à la SFIO : la séparation avec l'anarchisme était bien en marche.

 

La difficulté de trouver du travail dans la région stéphanoise conduisit Frachon à partir pour Marseille. Il travailla dans l'entreprise métallurgique Giraud-Soulay, où il devint vite délégué d'atelier. Il négocia à ce titre au cours de deux conflits avec la direction, et déclina l'offre d'un des directeurs de le nommer contremaître.


Surtout, il se trouva au cœur des controverses et des affrontements sur l'orientation syndicale, et chemina alors vers une rupture complète avec les conceptions anarcho-syndicalistes, tout en passant un temps très court par la " gauchiste " Confédération des travailleurs du monde, et en ferraillant sans cesse contre les dirigeants réformistes et la collaboration de classe. 


 Adhésion au communisme


Revenu au Chambon, Frachon fut embauché en juin 1921 dans une grosse entreprise de métallurgie, la Sociétéanonyme des aciéries et forges de Firminy, qu'il dut quitter après avoir refusé d'usiner des réservoirs de torpille. Ses activités syndicales lui valurent ensuite d'être encore plusieurs fois renvoyé, mais il put à chaque fois, sa qualification aidant, retrouver du travail. Il devint en 1922 secrétaire du syndicat des métaux du Chambon. Partisan de l'adhésion à la IIIe Internationale, il fut membre de la section locale du Parti communiste après le congrès de Tours.


Candidat à des élections municipales partielles en 1922, il fut élu et devint adjoint au maire de Chambon. Mais le mandat municipal ne le passionnait guère. " C'était le mouvement de masse, le travail syndical qui continuaient à capter mon attention " écrira-t-il. Aussi bien, démissionne-t-il le 25 août 1924 de ce mandat électif. A la fin de 1924, Benoît Frachon est secrétaire permanent de l'Union départementale CGTU. 


1922 … : A la direction de la CGTU et responsabilité communiste


Il avait préalablement participé, comme secrétaire du syndicat des métallos, au congrès constitutif de la CGTU, du 26 juin au 1er juillet 1922, à Saint-Etienne. Son autorité s'était affirmée, en mars-avril 1924, avec la grande grève des métallurgistes foréziens, conduite par les militants communistes de la CGTU, et qui avait rassemblé jusqu'à 20 000 grévistes. Arrêté avec d'autres dirigeants pour atteinte à la liberté du travail, Frachon était condamné à quatre mois de prison et 200 francs d'amende.


La grève contribua beaucoup, grâce à l'activité intense, sur le terrain, des communistes de la CGTU qui surent rassembler autour d'eux les métallurgistes, à battre la direction anarcho-syndicaliste de l'Union départementale CGTU. En novembre 1924, le congrès de l'UD-CGTU de la Loire approuva la motion d'orientation des amis de Frachon, qui se prononçaient " contre un syndicalisme de secte, pour un syndicalisme de masse ". Frachon devint ainsi secrétaire de l'UD-CGTU, et permanent. Dans ces nouvelles fonctions, il prit, en mars 1925, l'initiative d'une conférence de tous les syndicats de la Loire, expérience, pour l'heure sans lendemain, d'unité d'action, qui se heurta à de vives réticences parmi les dirigeants de la CGTU, mais que Frachon devait toujours considérer comme positive. 


Parallèlement, l'influence politique du jeune dirigeant croissait dans le Parti communiste : il contribua à faire accepter les orientations de l'Internationale dans le rayon de Saint-Etienne. Membre du comité de rayon en 1924, il devint, en janvier 1925, secrétaire de la commission syndicale d'une nouvelle et vaste région du Parti communiste qui comprenait le Rhône, la Loire, la Saône-et-Loire, la Haute-Loire, l'Ain, le Jura, l'Ardèche, une partie de l'Isère : Frachon accédait ainsi à une importante responsabilité dans l'organisation communiste, au poste essentiel du travail syndical. Cette année-là, le 25 avril, il se maria avec Marie-Louise Péalat, née au Chambon, couturière. De ce mariage naîtra un fils, Henri, le 7 janvier 1929.


C'est comme secrétaire d'UD-CGTU qu'il fit partie de la délégation française à la conférence d'organisation et à la sixième session du Comité exécutif de l'Internationale (février-mars 1926) : il en tira pleine confirmation de son engagement politique - par les travaux de la conférence comme par la découverte de la construction d'une société nouvelle - et conviction que dans les rangs communistes eux-mêmes, les obstacles ne manquaient pas à la mise en œuvre " d'une activité nouvelle, de structures nouvelles " (Mémoires). A son retour de Moscou, Frachon remplaça le secrétaire de la région lyonnaise du Parti communiste parti à l'école de l'IC.


En juillet 1926, lors du congrès de Lille, il devint membre du Comité central. A Lyon, il impulsa un Parti communiste déjà en partie réorganisé sur les bases nouvelles, veillant notamment à la vie des cellules d'entreprise, luttant avec efficacité contre les influences trotskystes, cherchant à prendre pied dans la paysannerie, exaltant l'exemple soviétique, développant la lutte antimilitariste, ce qui lui valut en 1928 d'être encore condamné - mais il fut acquitté en appel. Période où il battait la campagne, de localité en localité, de ville en ville : la moitié de l'activité du dirigeant, qui se faisait souvent accompagner par un membre des Jeunesses communistes, était consacrée à des réunions.


Candidat du Bloc ouvrier et paysan aux élections législatives d'avril 1928 dans la 3e circonscription de Lyon, il y obtint 13,39 % des suffrages exprimés au 1er tour, mais son maintien dans le cadre de la tactique classe contre classe fit tomber son score à 8,17 % au second. 


Benoît Frachon acquit alors pleinement dans ces fonctions la carrure d'un dirigeant national - au milieu des mille difficultés d'une vie quotidienne très désargentée, ponctuée parfois de jeûnes, et souvent de longues marches à pied... Il put ainsi porter le témoignage de son expérience à la Conférence nationale du Parti communiste de juin 1928, qui le désigna délégué au VIe congrès de l'Internationale (juillet-septembre 1928).


Il en revint membre suppléant du Comité exécutif, et fut proposé par Thorez au Comité central en novembre pour entrer au Bureau politique. Ses capacités à se lier avec la direction du parti et ses militants, mais " surtout avec la masse des ouvriers et sympathisants du parti " comme il le dit lui-même, sont pour beaucoup dans cette promotion rapide depuis 1925, typique de cette génération de dirigeants communistes. A la fin de l'année, Frachon quittait Lyon pour Paris, définitivement. 


1929 … : Déjà la prison et la clandestinité


Il devait en principe se consacrer au mouvement syndical, mais " en réalité, il faudrait se mêler un peu de tout " (Mémoires), entre autres en raison de la répression qui désorganisait alors la direction communiste, contraignant les uns à une clandestinité plus ou moins complète, d'autres purgeant des peines de prison : ainsi il s'occupa de la section d'organisation, " suivit " les conférences régionales, participa à des campagnes électorales. Il était membre du secrétariat collectif mis en place au congrès de 1929, avec Barbé, Célor, Thorez.


Lui-même fut arrêté le 24 juillet 1929, avec d'autres dirigeants, pendant la réunion tenue à Villeneuve-Saint-Georges pour la préparation de la journée internationale du 1er août contre la guerre. Tous furent inculpés de complot contre la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat. De la Santé où il était incarcéré, Frachon publia sous le pseudonyme de Laforge plusieurs articles dans l'Humanité et La Vie ouvrière, essentiellement sur la lutte contre le réformisme dans le syndicat. 


Mis en liberté provisoire avec tous ses camarades en mai 1930, avant de bénéficier d'un non-lieu l'année suivante, quelques mois écarté du Bureau politique, mais y participant à nouveau dès janvier 1931, Frachon participa à la " lutte sur les deux fronts " et à la mise à l'écart du " courant sectaire " incarné par Barbé et Célor. Il fut dès 1931, le porteur d'analyses alors nouvelles - et loin d'être admises - sur le mouvement syndical, attirant particulièrement l'attention sur la nécessité de s'attacher aux petites revendications des travailleurs.


A leur écoute, il devint le porte-parole convaincu de la lutte pour l'unité syndicale, sous la bannière de la CGTU, et sur la base de la défense des revendications et des intérêts de la classe ouvrière. Il interprétait à sa façon, cheminant ainsi vers son dépassement, l'orientation classe contre classe, qu'il dit devoir aboutir, non " à nous couper des masses, mais à les gagner ". Il connut, avec Thorez à qui il se lia par une véritable communauté de pensée, les avancées, les reculs, les contradictions, de la mutation engagée au début des années 1930 par le Parti communiste et l'IC, face au développement de la crise et à l'essor, puis au succès du nazisme.


Ne pas se détacher des revendications ouvrières

 

Ecrivant beaucoup dans l'Humanité, Les Cahiers du bolchevisme, La Vie ouvrière, mais aussi fréquemment présent sur le terrain des luttes ouvrières, il contribua beaucoup à faire pénétrer l'idée qu'il faut d'abord s'occuper de la réalité ouvrière, réaliser le front unique des exploités, refuser de faire "faire le tour du monde à des prolétaires dont la préoccupation dominante est l'augmentation de leurs salaires ou quelque autre revendication terre à terre " (Cahiers du Bolchevisme, juillet 1930). Il affirmait aussi qu'il faut s'adresser aux ouvriers confédérés en sachant les comprendre, en ne les traitant pas en ennemis, en s'appuyant sur la volonté de lutte que décelait leur réformisme même (congrès de la CGTU, septembre 1933). Autant de jalons vers une pratique novatrice, qui se dégageait des gangues anciennes.


L'ascension de Frachon dans la CGTU est significative de ce fait des nouvelles donnes qui émergent peu à peu dans le mouvement communiste, plus particulièrement français. Membre du Bureau confédéral désigné par le congrès de la CGTU de novembre 1931, il quitta le secrétariat du Parti communiste en octobre 1932, pour devenir - après le plénum du Comité exécutif de l'IC d'août-septembre 1932 qui recommandait au parti français d'accorder une plus grande place aux conditions de vie des travailleurs - secrétaire de la CGTU, en remplacement de Monmousseau délégué auprès de l'Internationale syndicale rouge à Moscou. 


Il avait été, entre temps, candidat pour la dernière fois à un mandat politique électif, pour les difficiles élections de 1932 : proposé pour le siège d'Ivry, il déclinait l'offre au profit de Maurice Thorez, estimant (à juste titre) que celui-ci y avait ses chances, et se portait candidat à Aulnay-sous-Bois, espérant rassembler dans cette circonscription un grand nombre de voix populaires : il fit effectivement bonne figure, avec 45 % des voix au second tour. 


 1934 … : La riposte unitaire à la montée du danger fasciste


Il n'est pas étonnant que cet artisan des changements en cours ait été l'initiateur dès le 7 février 1934 de la riposte de la CGTU à l'émeute du 6, et que, dans les instances dirigeantes du Parti communiste, il axe ses interventions sur l'absolue nécessité de développer l'unité d'action, de telle sorte que le mouvement révolutionnaire en soit la cheville ouvrière. Il soulignait à la conférence nationale d'Ivry, en juin 1934, que la CGTU avait été, dans la région parisienne, le moteur de l'action et que l'activité du Parti communiste n'avait pas été sans défauts.


Il appelait les communistes à bousculer la routine, à liquider l'héritage anarcho-syndicaliste, à s'engager à fond dans la recherche de l'unité syndicale, à surmonter les résistances dans leurs propres rangs à ces évolutions nécessaires.


Le pacte d'unité d'action avec la SFIO conclu, l'orientation Front populaire mise en route, il devait y consacrer toute son énergie. Cette période demeurera pour lui jusqu'à la fin de sa vie, un moment exemplaire. 


Si, comme membre du Bureau politique du Parti communiste, Frachon contribua à la lutte contre Doriot dans le rayon de Saint-Denis, c'est désormais essentiellement à ses activités syndicales qu'il se consacra. Signe du temps : le Comité confédéral national de la CGTU d'octobre 1934 fut exclusivement consacré à l'unité syndicale. Frachon dira plus tard qu'il travailla beaucoup au rapport qu'il y présenta, dans lequel il insistait fortement sur " l'enjeu de la bataille contre le capitalisme " : " la défense victorieuse des libertés ouvrières contre le fascisme sanglant, la défense des salaires, des lois sociales, l'obtention du pain et du travail pour les chômeurs ", face à la misère, aux camps de travail et de concentration, à la guerre.


Il encourageait la création de syndicats uniques et proposait à la CGT de lancer un mot d'ordre de fusion de tous les syndicats. Il excluait toutefois l'adhésion pure et simple à la CGT, car " il s'agissait d'une position fondamentale : lutte de classe ou collaboration de classe ". Un syndicat de classe et de masse : cet objectif, déjà présent lors de la désignation de Frachon comme secrétaire de la CGTU en 1933, devenait désormais réalisable. 


Première réunification et victoire sociale de 1936


Non sans obstacles : jusqu'à l'unification syndicale au congrès de Toulouse en mars 1936, Frachon multiplia les interventions publiques, participa aux contacts avec les confédérés, ferrailla pour surmonter les difficultés, se rallia d'autant plus facilement (en dépit des réticences de l'Internationale) à l'abandon des fractions communistes dans le syndicat qu'il les estimait désormais inutiles ; il accepta finalement, malgré ses réserves, la thèse de l'incompatibilité des mandats politiques et syndicaux. Au terme du congrès de Toulouse, Frachon devint secrétaire confédéral de la CGT réunifiée, aux côtés de quatre ex-confédérés et d'un autre unitaire, Racamond : il avait été, de ce résultat, un inlassable promoteur. Dès le 9 mars, il adressait au Parti communiste sa démission de membre du Bureau politique ; il continuera néanmoins à participer à la direction du parti. 


Frachon passa donc du petit siège de la rue de la Grange-aux-Belles à l'immeuble confédéral de la rue Lafayette. Lui-même habitait alors, depuis la fin de 1930, au premier étage d'une villa de Choisy-le-Roi, où sa femme, qui exerçait encore sa profession de couturière à domicile, l'avait rejoint avec leurs fils. Début 1937, le ménage s'installa dans un logement d'une cité HBM à Montreuil, où il resta jusque fin 1938. Il emménagea alors, début 1939, toujours à Montreuil, dans un petit pavillon disposant d'un jardinet, mis à sa disposition par le Parti communiste, et qui était mitoyen de celui de J. Duclos. 


Frachon aimait toutes les joies de la vie, les rencontres amicales, les présences - et les aventures - féminines, les plaisirs reposants. Mais sa vie privée, assez mouvementée, était toujours très discrète. En 1936 - comme tout au long de sa vie - seul l'homme public est connu de l'homme de la rue. Il a acquis une réelle popularité, est devenu l'une des figures marquantes du Front populaire, quoique estompée par celle des grands leaders politiques du rassemblement. La signature des accords Matignon, en juin, devait confirmer Frachon comme dirigeant de la nouvelle CGT. Il avait déjà, dans la presse communiste et dans "La Vie ouvrière" qui continuait de paraître, souligné l'urgence d'une revalorisation substantielle des salaires.


Il présenta au cours de la négociation ses pièces à conviction : des feuilles de paye particulièrement éloquentes, qu'il tirait de la poche de son veston. Restera aussi de la négociation l'image de Frachon opposant, au patronat qui s'étonnait de l'importance des augmentations demandées, l'ampleur exceptionnelle du mouvement gréviste.


Les accords signés, Frachon enfin refusera que la CGT lance, comme l'aurait souhaité le patronat, un appel à la radio pour inviter les travailleurs à la reprise - devançant peut-être ainsi des réponses différentes de la part de certains de ses camarades. Observant l'entrée dans la vie des accords Matignon grâce aux luttes entreprise par entreprise pour la signature effective de conventions collectives, il pouvait se féliciter de l'existence en France, pour la première fois, d'un syndicalisme de masse, et lancer des idées neuves sur le rôle des syndicats dans l'organisation des loisirs. 


1939, Les manœuvres scissionnistes s’accentuent


Brève période d'enthousiasme. Avec la pause, puis la démission du premier gouvernement Blum, et la structuration dans la CGT de la tendance anticommuniste de Belin et Dumoulin autour de Syndicats, et alors même que l'ancien courant unitaire se renforçait dans la Confédération, Frachon reprit le bâton de pèlerin pour le maintien de l'unité, afin de sauvegarder toutes les potentialités du syndicat, voire pour tenter de sauver l'expérience du Front populaire. Sur diverses questions, et sans jamais rien concéder sur le terrain de classe, il acceptait des compromis avec Jouhaux, pour souder la CGT face au courant Belin.

Devant la montée des périls, il réfléchissait également au rôle de la classe ouvrière dans la défense nationale importante nouveauté dans le courant syndical révolutionnaire - , encourageant, début 1939, Henri Jourdain, secrétaire du syndicat des métaux de la région parisienne, à intervenir sur ce thème à propos de l'industrie aéronautique. Pèlerin de l'unité, Frachon le fut également dans le domaine international.


Son activité à l’international : l’action contre la montée des périls

 

Lors de la réunification, il n'a pu obtenir que la CGT établisse des relations avec l'ISR, comme elle en avait avec la FSI. Il intervint à la FSI, de 1936 à 1938, en faveur de l'unité syndicale mondiale, contribua à établir un dialogue, à vrai dire sans lendemain, avec les syndicats soviétiques, se rendant pour cela à Moscou avec Jouhaux (novembre 1937). 


C'est de Washington - revenant de Mexico où il avait participé avec Jouhaux au congrès des syndicats mexicains que Frachon intervint dans la crise tchécoslovaque, lors d'un entretien accordé à United Press le 17 septembre 1938 : il dénonça les capitulations devant le fascisme, et exalta l'union des partisans de la liberté et de la paix pour faire échec à l'agresseur. Mais il voulait également éviter à tout prix l'isolement des ex-unitaires dans la CGT.


Ce double souci conduisit Frachon, au CCN de la CGT qui suivit les accords de Munich, à approuver la déclaration de Jouhaux, personnellement défavorable à ces accords, et qui insista très fortement sur l'unité syndicale. Frachon réussissait ainsi à isoler le courant Belin. L'accord Frachon-Jouhaux était renouvelé, quelques semaines plus tard, au congrès de Nantes, à la fois contre les décrets-lois Daladier et pour l'action antifasciste contre les menaces de guerre. Il se maintint, face à la poussée pacifiste, début 1939. 


La drôle de guerre ou l’esprit de revanche contre la classe ouvrière


Le déferlement anticommuniste qui suivit en France la nouvelle du Pacte germano-soviétique y mit fin. Bien que La Vie ouvrière, fin août et septembre, se soit prononcée pour une défense nationale antifasciste - Frachon lui-même y ayant écrit le 31 août que " pour le service des intérêts supérieurs du pays, la classe ouvrière est au premier rang ", les communistes de la CGT sont sommés de désavouer le pacte : aussi, le 6 octobre, Frachon est-il déchu de son mandat par le bureau confédéral, conséquence des décisions des CA de la CGT des 18 et 25 septembre. Le 30 septembre, avait paru dans la revue Le Monde de Bruxelles la déclaration " Pour l'unité syndicale en France ", signée notamment par Frachon et Racamond, qui dénonçait les manœuvres scisionnistes, en appelait à l'indépendance de la CGT à l'égard des partis et des gouvernements et à l'union de tous les ouvriers " dans leurs organisations régulières ", stigmatisant la renaissance d'une " union sacrée anti-ouvrière " en France.


Comme pour l'ensemble de la direction communiste, l'acceptation de la nouvelle ligne de l'Internationale caractérisant la guerre comme impérialiste des deux côtés, passa chez Frachon par le constat de la situation française et de la répression anticommuniste et anti-ouvrière : il avait d'ailleurs participé en septembre à plusieurs réunions de direction.


Contraint désormais à la clandestinité, objet de poursuites, il commença une vie nouvelle de militant illégal, qui devait durer jusqu'en août 1944, et pendant laquelle il ne quittera pas Paris et la région parisienne, sauf pendant la débâcle de 1940. 


Nouvelle clandestinité, organisation de la résistance, dépassement des contradictions, infléchissement de la ligne de l’Internationale


Sa grande expérience du mouvement ouvrier, la surface qu'il avait acquise dans le monde syndical, son incontestable autorité politique et syndicale le firent désigner le 8 octobre, comme secrétaire du Parti pour le territoire français, au cours d'une réunion de la direction communiste en Belgique à laquelle il ne participa pas : il ne voulut pas traverser la frontière, car il craignait que des mesures de renforcement des contrôles, qui devaient entrer en vigueur le soir même, ne l'empêchassent de revenir en France où, personnellement, il estimait devoir rester. 


Lourde responsabilité, dont il ressentit tout le poids dans la solitude des premiers temps. Portant barbe et moustache, il devint " l'oncle ", " tonton ", en liaison avec Duclos à Bruxelles et Thorez à Moscou. Les mois de la drôle de guerre furent employés à renouer les fils, organiser la parution de l'Humanité clandestine, des Cahiers du bolchevisme, participer à la défense des députés lors de leur procès, faire revivre illégalement La Vie ouvrière, appeler les travailleurs à reconstruire leur syndicat et à se débarrasser des chefs réformistes, à lutter pour leurs revendications.


Avec l'invasion allemande, Frachon fut de ceux qui, comme Thorez, infléchirent la ligne de l'Internationale vers la recherche des conditions d'une défense nationale. C'est dans cette perspective qu'il fit transmettre, par l'intermédiaire de Politzer, au ministre de Monzie, le 6 juin 1940, des propositions qui visaient à faire de la guerre " une guerre nationale pour l'indépendance et la liberté ", et demandaient pour cela la libération des communistes, l'arrestation des agents de l'ennemi, l'organisation de la défense de Paris. Cette importante démarche demeura sans réponse, et elle passa inaperçue dans la débâcle. 


Lors d'une réunion à Paris à la fin de la première décade de juin, Frachon, A. Dallidet, Catelas, Péri, Politzer décidèrent d'envoyer Frachon et Dallidet dans le Limousin pour y reprendre tout de suite les contacts nécessaires à la reconstitution de l'activité communiste. Frachon quitta donc Paris le 12 juin et se rendit dans la famille de Marguerite Montré - radio-décodeur du Parti communiste - près de Saint-Sulpice-Laurière, dans la Haute-Vienne. Tout en participant aux travaux des champs, Frachon (et, de son côté, Dallidet) faisait rétablir des liaisons avec Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse. Ce premier travail effectué, une réunion eut lieu dans les bois de Saint-Sulpice-Laurière, au cours de laquelle Frachon apprit la demande de reparution de l'Humanité, que tous les présents désapprouvèrent. Frachon rejoignit alors au plus vite Paris, et dès le 10 août, rencontra Duclos.


Les deux secrétaires du parti assureront désormais de concert la direction politique, en France, de la lutte clandestine du PCF et, dans l'immédiat, sa progressive sortie des contradictions nées des analyses de la guerre par l'Internationale, œuvrant pour commencer, à nouveau, à renouer les fils avec les militants communistes, avec la classe ouvrière, avec les diverses couches de la population. Ils décidèrent ensemble, dans le courant de l'automne, de désigner Tillon pour organiser les premiers éléments constitutifs de groupes armés de protection du PCF, l'organisation spéciale (OS). Début novembre 1940, Frachon rencontra à cet effet Tillon, qui accepta la responsabilité et devint désormais membre du secrétariat. 


Frachon était étroitement associé à la définition et à la mise en œuvre de l'ensemble de la politique du PCF : il participa par exemple à l'élaboration et à la mise au point de l'appel à la constitution du Front national. Cependant, son secteur essentiel d'activité était le mouvement syndical. A travers de multiples interventions dans la presse clandestine, l'Humanité, les Cahiers du bolchevisme, La Vie du parti, La Vie ouvrière, Frachon démystifia la démagogie sociale et économique de Vichy, appela à l'unité des travailleurs dans la lutte, les invita à s'organiser dans les comités populaires clandestins et dans les syndicats légaux pour y agir contre Vichy et les directions aux ordres.


Pendant toute la guerre, ses directives visèrent à reconstruire, par les moyens appropriés, légaux et illégaux, l'organisation syndicale de masse et de lutte, et à recommander continûment d'agir sur tous les terrains, à commencer par les plus modestes revendications. Avant la grève des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais de mai-juin 1941, il rencontra des dirigeants communistes de cette région, comme Martha Desrumeaux. 


L'audience de la résistance élargie, les perspectives de libération se dessinant avec le changement du rapport des forces dans le monde et en France, Frachon contribua à définir les conditions de l'insurrection nationale libératrice, liant étroitement lutte pour les salaires, le ravitaillement, contre le STO, sabotage de la production, intervention des groupes de combat organisés dans les entreprises par les travailleurs eux-mêmes. Signant souvent ses articles en clair (Benoît Frachon, secrétaire de la CGT), réservant son pseudonyme Joseph pour les liaisons internes au PCF, Frachon apparut comme l'organisateur de la résistance syndicale liée à l'action immédiate contre Vichy et l'occupant. 


Vers la réunification et accord du Perreux et la libération du territoire


Il était encore, à nouveau, le réunificateur. Dès l'automne 1940, il établit un contact avec L. Saillant. L'hostilité commune au projet de Charte du Travail et à la collaboration avec l'ennemi permit l'organisation d'une réunion entre représentants des confédérés et des unitaires, le 17 mai 1941.


Rompus à cause de la répression, les contacts reprirent en juillet 1942. Frachon proposa alors à Jouhaux un appel commun à la classe ouvrière, sur les revendications immédiates, les libertés syndicales, le refus de la Charte du Travail et du travail forcé en Allemagne, qui exhorterait les travailleurs à participer à la lutte armée, annoncerait la réunification de la CGT et inviterait Fédérations et UD à la réaliser effectivement.


En septembre, Semat, porteur de ces propositions, au nom de Frachon, rencontrait Jouhaux à Cahors. Le désaccord sur la lutte armée et les réserves de Jouhaux pour entrer dans la clandestinité firent tourner court la rencontre.


De nouveaux contacts devaient finalement conduire aux accords de réunification du Perreux en avril 1943. Frachon avait participé directement à l'élaboration de la plate-forme revendicative proposée aux confédérés.


Au demeurant, jusqu'à la Libération, l'essentiel de l'activité syndicale sur le terrain comme sur le plan national, les grandes directives d'action, demeurèrent essentiellement le fait des unitaires, sous la direction de Frachon : c'est dans la clandestinité que ceux-ci conquirent la majorité de la CGT, et Frachon l'autorité pour en devenir l'un des secrétaires généraux. C'est d'ailleurs sur sa proposition qu'il sera décidé que la CGT aura désormais deux secrétaires généraux. 


Les derniers mois de l'Occupation, Duclos et Frachon, qui habitaient tous deux depuis l'été 1941 dans deux villages voisins de la vallée de Chevreuse, se rencontraient plus fréquemment pour faire le point d'une situation sans cesse mouvante, et, dans la phase finale de la Libération, contribuer à préparer l'insurrection.


Le 19 août 1944, Frachon quittait son pavillon de banlieue, bientôt suivi par Duclos. Le 22, il signa dans l'Humanité qui sortait enfin au grand jour un appel aux armes aux métallos parisiens. Ils retrouvèrent bientôt le siège du Comité central du PCF, 44, rue Le Pelletier. Il retrouva également son pavillon de Montreuil qu'il habitera jusqu'en 1973. Son voisin, comme les derniers mois de l'avant-guerre, est et restera Jacques Duclos. Les épreuves communes avaient scellé une amitié définitive entre les deux hommes. 


Le 27 août, Frachon s'installait avec le Bureau confédéral au siège de la CGT rue Lafayette. Jouhaux en captivité, il exerçait le secrétariat général avec Saillant : symbole de l'unité retrouvée, et consécration de la modification du rapport des forces. Dès le 10 septembre 1944, il énonçait les grandes tâches de la CGT devant les cadres syndicaux de la région parisienne : achever victorieusement la guerre, reconstruire l'économie ; il lançait ainsi la bataille de la production, en reliant sans ambiguïté le redressement du pays à la satisfaction des revendications ouvrières : épuration des entreprises, salaires, application des lois sociales.


Les tâches de la libération et la légitimité  des revendications ouvrières

 

Ce sera désormais chez Frachon une attitude constante : autant il estimera que la bataille de la production est un combat de classe décisif, autant il interviendra constamment pour dénoncer les entraves à la remise en marche de l'économie, à l'épuration, à l'initiative des travailleurs qu'il soutint avec force, notamment dans les entreprises mises sous séquestre ou réquisitionnées.


Affirmant la nécessité de défendre les revendications ouvrières, comme condition de la renaissance, il ne manqua pas de rappeler, dès 1945, l'existence de raisons légitimes de mécontentement (notamment dans les instances de la CGT, mais également dans la presse syndicale ou communiste). Le glissement vers le discours purement productiviste fut rare : il se manifesta surtout à propos de la " bataille du charbon " fin 1945. Mais, début 1946, l'insistance était à nouveau très vive sur les revendications économiques. 


A ce moment, la " dyarchie " Jouhaux-Frachon a été officialisée, au cours du CCN du 5 septembre 1945. Elle était confirmée par le congrès d'avril 1946, qui consacra l'autorité de Frachon sur une CGT dont 80 % des mandats revenaient aux unitaires, mais dont le bureau confédéral demeurait paritaire. C'est essentiellement sur deux terrains qu'intervint Frachon les mois suivants : en premier lieu en faveur des augmentations de salaire, en relation avec les progrès constatés de la production depuis 1944 ; d'où l'idée que la classe ouvrière devait profiter de ses efforts et qu'il était possible de le faire. Il manifesta d'autre part son inquiétude face aux tensions internes dans la CGT.


Les diviseurs à nouveau à l’oeuvre

 

Il avait déjà évoqué, lors du congrès, les " coups de canif dans le contrat " commun, pratiqués à ses yeux par certains dirigeants ex-confédérés. La grève des PTT de l'été 1946 lui fit dénoncer les " manœuvres de division " dont il donna paternité à la SFIO. Début 1947, s'il approuvait la baisse des prix du gouvernement Blum, il maintenait très fortement les exigences en matière salariale, notamment à propos du minimum vital, et s'interrogeait en février dans l'Humanité, sur le rôle de l'Etat, selon qu'il est ou non " démocratique ". Le soutien de la grève Renault (fin avril 1947) lui parut découler de l'attitude de la CGT à l'égard des revendications.


Après l'éviction des ministres communistes du gouvernement Ramadier, Frachon accentua par ses interventions la pression syndicale, justifia les mouvements par la situation intolérable des salaires et l'hostilité systématique aux revendications, rejeta les responsabilités sur les promesses non tenues des pouvoirs publics et du patronat, réfuta l'existence d'un quelconque " chef d'orchestre clandestin " dans les mouvements sociaux.


Ces thèmes traversent toutes les interventions du secrétaire général du printemps à l'automne 1947, en même temps qu'il regrette l'abandon du plan Monnet, que la CGT avait approuvé, et critique vigoureusement le plan Marshall ; mais il situait la lutte contre celui-ci - notamment au CCN de novembre 1947 - exclusivement sur le terrain revendicatif.


Des grèves de la fin 1947, que dans le feu de l'action il soutint de toutes ses forces, il tira sur-le-champ un bilan critique : il rappela la force et la légitimité du mécontentement des travailleurs, jugea positive cette bataille de classe, même soldée par l'échec final, fustigea la scission de Force ouvrière, mais critiqua l'existence d'un comité national de grève regroupant l'ensemble des Fédérations, estimant qu'il aurait fallu le limiter aux seules Fédérations en grève.

Aussi bien, pendant le conflit, avait-il souligné avec force que la CGT ne s'engageait pas dans la grève générale. La scission consommée - il en sous-estima d'ailleurs la portée - il fut secrétaire général aux côtés d'A. Le Léap, l'un des vice-présidents de la Fédération syndicale mondiale, dont la création et les premiers pas devaient beaucoup à l'action internationale, toujours intense, de Frachon. Le Léap s'étant retiré en 1957, Frachon fut désormais seul secrétaire général ; l'unicité du poste sera consacrée en 1959 par le Congrès confédéral. 


Homme de terrain et d’écriture


Cette période de la vie de Frachon fixe dans les mémoires les traits familiers de l'homme, désormais quinquagénaire : trapu, un embonpoint assez accentué, cheveux courts et petite moustache, grosses lunettes d'écaille, inséparable pipe. L'abord, quelque peu bourru, masque une réelle chaleur humaine. L'esprit est vif, pétillant même. Toujours bon vivant, il a le goût des plaisirs simples, partagés avec les amis. Sa détente favorite : la pêche sur les bords de Loire, loin des agitations d'une époque difficile.


Moments indispensables : car " Benoît ", comme on l'appelle désormais affectueusement, travaille beaucoup ; homme de silence et de lectures, homme d'écriture, et homme de terrain : s'il consacre beaucoup de temps au siège de la CGT, il va souvent sur place, prend contact, discute. Il demeure ainsi toujours attentif à ce que pensent les travailleurs, à leur réactions, qu'il les partage ou non : dans nombre de ses textes, l'idée qu'il faut d'abord écouter et comprendre ses interlocuteurs revient fréquemment. Homme d'écriture : la masse de ses écrits, dans l'Humanité, journal dans lequel il intervient le plus fréquemment, dans la presse de la CGT, etc., est considérable. Il en publia lui-même un choix sous le titre Au rythme des jours, pour la période 1944-1967.


Ils expriment bien son mode de pensée et de communication : souci du concret, de la pédagogie, de l'enracinement dans l'expérience et dans l'histoire, reprise opiniâtre des thèmes qu'il estime fondamentaux (ainsi prix/salaires/profits, unité de la classe ouvrière comme condition sine qua non de toute avancée), refus des prospectives douteuses, et, bien représentatif en cela d'anciennes traditions du mouvement ouvrier français, une certaine défiance à l'égard des théorisations.


Son pragmatisme n'est pas étroit parce qu'il se nourrit de la réalité sociale. Il le conduit donc à percevoir d'importantes nouveautés (ainsi le rôle croissant des ingénieurs et des techniciens) ; mais il ne dépassera pas cette approche directe et conservera les cadres d'analyse économique, sociale, politique, hérités de ses années d'apprentissage, alors même que la société française s'engageait dans des mutations considérables. 


Frachon est par là bien représentatif encore de sa génération de dirigeants communistes. Militant communiste, il l'est passionnément. Sa participation est continue - officielle ou non - aux instances dirigeantes. Sa préoccupation majeure - la CGT dans sa vocation de rassembleur de tous les salariés pour la défense de leurs revendications et de leurs droits - le conduit à diverses reprises à être réservé - fût-ce seulement par son silence - à l'égard d'inflexions de la politique du PCF coupant celui-ci de la réalité sociale et des couches qu'il influence : ainsi, l'année 1952, il s'abstiendra, plusieurs mois, de toute intervention dans les instances dirigeantes du PCF.


Formé dans les années 1930, il est profondément attaché à l'expérience de l'URSS, qu'il exaltera toute sa vie en termes très chaleureux, mais il ne se démarque pas de la direction du PCF en 1968 quand elle condamne l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie. La réussite, avec le Front populaire, du processus unitaire qu'il avait grandement contribué à lancer lui fait considérer cette expérience comme exemplaire : il appellera maintes fois les travailleurs, des années 1950 à la fin de son mandat, à s'y référer dans les luttes présentes et il en valorisera continûment les résultats. 


 La boussole des revendications concrétes


Tel apparaît l'homme, dont l'activité s'identifie désormais à la vie même de la grande centrale syndicale, dans les conditions nouvelles nées de la rupture des deux courants principaux du syndicalisme français. Surmonter les effets de la scission : c'est tout de suite une préoccupation majeure de Frachon.


Dépasser les rancœurs, pour reconstituer l'unité d'action, s'ancrer pour cela sur les revendications, sans faire de la lutte contre le plan Marshall, vigoureusement combattu au demeurant, la condition sine qua non du rassemblement, recentrer pleinement sur le terrain de classe, en dénonçant au besoin la " gestionnite " des membres des CE pour valoriser le rôle des délégués ouvriers : cette ligne de conduite fait intervenir directement le secrétaire général de la CGT dans toutes les grandes campagnes lancées par la centrale (par exemple, en 1950, les 3 000 francs), lui fait retenir tout signe permettant d'espérer un renouveau du mouvement unitaire, l'alimentant de références implicites au Front populaire.


Le fil conducteur demeurant décidément l'action revendicative, Frachon, bien qu'il valorise - avec le PCF - la nécessité de la lutte pour la paix en ce début des années 1950, n'en fait pas l'axe fondamental de l'activité syndicale et il reste sourd aux accusations d'" économisme " que le PCF lance fin 1949 à ceux qui ne font pas de la lutte pour la paix la condition première de la lutte revendicative.


Aussi, même si l'on retrouve sous sa plume les schématisations propres à la période (par exemple le thème de la " fascisation " de l'Etat), on le voit réticent devant des mots d'ordre de grève politique (ainsi, début 1952, précisément " contre le fascisme ") et il reste surtout attentif à confirmer la CGT dans sa vocation de centrale unitaire de défense des intérêts les plus immédiats des travailleurs, et insister souvent sur les conditions que la CGT elle-même doit remplir pour y parvenir (d'où ses réflexions fréquentes sur la " démocratie ouvrière "). 


Avec "l'expérience Pinay ", ces axes essentiels demeurent, malgré l'accent mis sur le " complot " contre la classe ouvrière, car son existence même conforte pour Frachon le bien-fondé de l'action de la CGT : il ne faut surtout pas se laisser détourner de ses tâches, les revendications économiques et sociales.


1953 la répression à nouveau

 

La répression qui frappe alors la CGT n'épargne pas Frachon. Il n'échappe à l'arrestation, le 23 mars 1953, qu'en reprenant le chemin de la clandestinité. Il continue cependant d'intervenir très régulièrement dans la presse, surtout l'Humanité.


Son rapport au XXIXe congrès (juin 1953) est lu par Monmousseau ; il y revient sur une démarche qui lui est alors chère, et qu'il avait déjà explicitée au congrès de mai 1951 : face à la " trahison des classes dirigeantes ", la CGT propose un programme de redressement économique et social, propre à restaurer l'indépendance nationale mise à mal par les présents gouvernements. Des grandes grèves de l'été 1953, il tirera conclusion que des luttes - et l'unité - sont possibles, malgré les manœuvres de division : message de confiance qui traverse ses écrits des mois suivants, et que conforte l'échec final de la répression.


Les premières libérations de l'été 1953 avaient encouragé Frachon à se montrer au grand jour, lorsqu'il le déciderait. Aussi participe-t-il, en novembre 1953, au congrès de l'Union des syndicats de la Seine, à la Grange-aux-Belles. Arrêté le soir même, il était libre quelques jours après, sur décision de la Chambre des mises en accusation. 


Face au réformisme social de Pierre Mendès France, il refuse de lier le sort de la classe ouvrière à la hausse de la productivité, soutient la thèse de la paupérisation relative des travailleurs par rapport à l'avant-guerre, rappelle qu'en régime capitaliste il n'est pas possible de satisfaire les besoins des travailleurs. Est-ce la double préoccupation de mettre à nu les mécanismes d'exploitation qu'il estime renforcés, et de porter au tout premier plan les revendications immédiates ? est-ce refus de tout risque de compromis social ?


Echo également de débats qui traversent le Parti communiste ? Affirmant opposer la réalité aux mythes, Frachon fait abandonner par le congrès de juin 1955 le programme économique de la CGT, comme générateur d'illusions, et frein aux luttes, au profit d'un programme de revendications immédiates : car, dans un programme général, déclare-t-il, il y a tout, sauf les questions du pouvoir d'Etat et de la socialisation des entreprises.


L'esquisse d'une politique contractuelle, attestée par les accords Renault de l'automne 1955, que la CGT refuse de signer, entraîne une réflexion et un jugement nuancés de Frachon, qui, devant les travailleurs de Renault eux-mêmes, explique la position de la CGT, mais examine également les clauses favorables (l'obtention de la troisième semaine de congés payés par exemple), prend en compte le fait que les travailleurs paraissent souhaiter que la CGT s'associe à l'accord, précise les conditions dans lesquelles cela serait possible.


 1956, accords d’entreprise, situation internationale

 

Exemple typique de cette adaptation réaliste à des situations nouvelles dont les enjeux - ici le risque d'incompréhension des travailleurs - sont pressentis. Pourvu d'une bonne maîtrise de la spécificité de son organisation syndicale, Frachon lui fait franchir sans tempête la difficile année 1956, qu'il vit lui-même traversé de multiples interrogations. Il maintient le cap revendicatif, pierre de touche de l'attitude, vite très réservée, face au gouvernement Mollet ; surtout, au moment du drame hongrois, Frachon fait la distinction entre son attitude personnelle - celle du Parti communiste, favorable à l'intervention soviétique - et celle des adhérents et des organisations de la CGT, laissés libres de leurs appréciations.


Il peut d'autant mieux dénoncer ensuite le refus de Guy Mollet de recevoir la CGT sous prétexte de son attitude dans l'affaire hongroise. L'agonie de la IVe République, les menées factieuses qui l'accompagnent, ne manquent pas d'inquiéter le secrétaire général de la CGT: du début de 1958 jusqu'au retour du général de Gaulle, les menace contre les libertés, la place de la classe ouvrière dans la lutte pour la démocratie, la nécessité de ripostes unitaires, ponctuent ses interventions. 


Au fil des ans, les contributions écrites de Frachon se font moins fréquentes. La première décennie de la Ve République, il revient - outre, jusqu'en 1962, ses prises de position contre la guerre d'Algérie - sur plusieurs thèmes majeurs. En premier lieu, et de façon permanente, son terrain familier : la lutte revendicative et l'unité d'action. Ponctuellement, il met toute son autorité morale aux côtés des travailleurs dans les grands conflits de la décennie (défense de la sécurité sociale, grève des mineurs, journées nationales de lutte, notamment dans la Fonctionpublique et les transports, actions pour l'emploi, etc.).


Années 60, le programme commun, attention aux catégories nouvelles de salariés

 

Il fait sienne la démarche du programme commun de gouvernement et soutient en 1965 la première candidature de François Mitterrand à la présidence de la République. Peu après la création de la CFDT, il se félicite de son rapprochement avec la CGT et intervient fréquemment pour en surmonter les obstacles. Ce faisant, il multiplie les références à 1936, à la préparation et au succès du Front populaire, aux accords Matignon. Il célèbre avec conviction, en juin 1966, le trentième anniversaire des accords Matignon. 


Autour de ce terrain privilégié d'intervention, se greffent d'autres préoccupations. Frachon attire l'attention sur des revendications nouvelles, notamment l'extension du droit des travailleurs dans l'entreprise par l'exercice de l'activité syndicale sur les lieux du travail, question qu'il soulève fin 1960 au congrès de la CGT, et qu'il relie à ses idées familières sur la démocratie syndicale.


Dès 1959, il demande que la CGT prête le plus grand intérêt aux catégories nouvelles de salariés - ingénieurs, cadres, techniciens - qu'il voit émerger sur la scène sociale, demandant pour eux le plein exercice des droits syndicaux, défendant la hiérarchie des salaires, et soulignant le rapprochement de ces catégories avec la classe ouvrière (ainsi en 1966).

Il observera encore les mutations qui se produisent dans le monde étudiant, insistant fortement sur les solidarités qui lient les futurs cadres de la nation à la classe ouvrière (avril 1965). Sans doute sera-t-il de ceux qui appréhenderont le mieux la portée de l'explosion universitaire de mai 1968. 

 Passage de relai


A ce moment-là, il n'est plus secrétaire général. En médiocre santé, il a passé la main à Georges Séguy, lors du XXXVIe congrès de la CGT (juin 1967), dont il est désormais président. Son rôle n'est pas terminé pour autant. Il participe en 1968 aux négociations de Grenelle - seul survivant de celles de 1936 - et donne physiquement de sa personne, toujours en homme de terrain - ainsi chez Renault, aux côtés de Séguy.

Les années suivantes sont encore actives : articles sur des sujets divers, déplacements fréquents à l'occasion de manifestations syndicales, publication du recueil d'articles de 1944 à 1967, Au rythme des jours, mise en route de souvenirs - qui ne paraîtront qu'après sa mort. 


Au printemps 1973, Frachon s'installe aux Bordes, dans le Loiret. Il est victime en octobre d'un accident cardio-vasculaire et cérébral, dont il se remet en apparence convenablement. Il paraît une dernière fois, en juin 1975, au congrès de la CGT, qui l'ovationne et le fait président d'honneur.


En fait, sa santé est irrémédiablement ébranlée. Il meurt aux Bordes le 4 août 1975 - quelques mois après son vieil ami Duclos. Le 7, le cortège funèbre conduit le vieux leader, de la Maison des métallos, rue J.-P. Timbaud, au Père Lachaise, accompagné d'une foule considérable, ultime hommage à celui qui avait incarné si longtemps la CGT et la volonté unitaire de millions de travailleurs, et qui avait si fortement affirmé la force et le rôle spécifiques de l'organisation syndicale de classe, de masse et de lutte dont, jeune militant, il rêvait déjà.


Nicolas Maury



 

Repères bibliographiques sommaires :

● Pour la CGT Mémoires de lutte, 1902-1939 de Georges Séguy et Benoît Frachon (15 septembre 1981)

● "Au rythme des jours" de Benoît Frachon

Tome 1 1944/1954

Tome 2 1955/1967

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Publié par L'Hermine Rouge - dans Histoire-Mémoire
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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 16:11

Hassen BOUABDELLAH  a réalisé une vidéo lors du dernier hommage  à Henri ALLEG, cimetière du Père LACHAISE, le 29 juillet 2013. Elle a été publiée le 3 août 2013 sur le site d' lnitiative Communiste (PRCF)

 

 

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 21:43

130305-DETTE-ALLEMAGNE.jpg

 

Voici 60 ans, en février 1953, à Londres était signé un accord historique sur la dette allemande. Les termes de l’accord signé tranchent radicalement avec la manière dont est aujourd’hui traitée la Grèce.


Après la seconde guerre mondiale, de multiples conditions ont été réunies pour permettre à l’Allemagne de l’Ouest de se développer rapidement en permettant la reconstruction de son appareil industriel.


Non seulement la dette contractée par l’Allemagne en-dehors des deux guerres mondiales a été réduite de plus de 60%, mais le règlement des dettes de guerre et le paiement des réparations aux victimes civiles et aux Etats ont été reportés à une date indéterminée : de fait, à la réunification allemande qui est intervenue en 1990 et au traité de paix qui a été signé à Moscou la même année entre les autorités des deux Allemagnes en cours d’unification, les Etats-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni et la France.


Le poids des réparations sur l’économie allemande a donc été longtemps différé. Et dans le cas des réparations dues à la Grèce, celles-ci n’ont pas représenté le moindre effort de la part de l’Allemagne puisque les autorités allemandes refusent de donner suite aux demandes grecques.


A la différence de ce qui s’était passé à l’issue de la première guerre mondiale, les puissances occidentales ont voulu après la seconde guerre mondiale éviter de faire peser sur l’Allemagne le poids de remboursements insoutenables car elles ont considéré qu’ils avaient favorisé l’accession du régime nazi au pouvoir.


Les puissances occidentales voulaient également une Allemagne de l’Ouest forte économiquement (mais désarmée et occupée militairement) face à l’Union soviétique et ses alliés. Rien de tel n’est de mise avec la Grèce et les autres pays de la Périphérie au sein de l’Union européenne.


Pour atteindre cet objectif, non seulement le fardeau de la dette a été très fortement allégé et des aides économiques sous forme de dons ont été octroyées à l’Allemagne, mais surtout on lui a permis d’appliquer une politique économique tout à fait favorable à son redéploiement.


Les grands groupes industriels privés ont pu se consolider, ceux-là mêmes qui avaient joué un rôle clé dans l’aventure militaire de la première guerre mondiale, dans le soutien aux nazis, dans le génocide des peuples juifs, tsiganes…, dans la spoliation des pays occupés ou annexés, dans la production militaire et l’effort logistique gigantesque de la seconde guerre mondiale.


L’Allemagne a pu développer d’impressionnantes infrastructures publiques, elle a pu soutenir ses industries afin de satisfaire la demande locale et de conquérir des marchés extérieurs.

L’Allemagne a même été autorisée à rembourser une grande partie de sa dette dans sa monnaie nationale. Pour rendre cela concret, il suffit de réfléchir à la situation qui a suivi l’accord de Londres de 1953.

L’Allemagne rembourse par exemple à la Belgique et à la France une partie de ses dettes de l’entre deux guerres en deutsche marks. Ces deutsche marks qui n’avaient pas d’intérêt dans les échanges avec le reste du monde, Belges et Français ont essayé de s’en débarrasser rapidement en achetant des marchandises et des équipements fournis par l’économie allemande et contribué à refaire de l’Allemagne une grande puissance exportatrice.


De leur côté, la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne, l’Estonie, la Slovénie et les autres pays périphériques de la zone euro doivent rembourser leurs dettes publiques en euros alors qu’ils en manquent vu leur déficit commercial face aux pays les plus forts de la zone euro.


Dans le même temps, les puissances qui dominent la zone euro les obligent, via la Commission européenne et les traités adoptés, à mener des politiques qui les empêchent tant de satisfaire la demande de leur marché que d’exporter. S’ils veulent quand même réussir à exporter, ils sont poussés à réduire encore plus les salaires, ce qui comprime un peu plus la demande intérieure et accentue la récession. Le programme de privatisation achève de porter des coups à leur appareil industriel, à leurs infrastructures et à leur patrimoine en général.

L’accord de Londres de 1953 sur la dette allemande

L’allègement radical de la dette de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et sa reconstruction rapide après la seconde guerre mondiale ont été rendus possibles grâce à la volonté politique de ses créanciers, c’est-à-dire les États-Unis et leurs principaux alliés occidentaux (Grande-Bretagne, France).

En octobre 1950, ces trois alliés formulent un projet dans lequel le gouvernement fédéral allemand reconnaît l’existence des dettes des périodes précédant et suivant la guerre. Les alliés y joignent une déclaration signifiant que « les trois pays sont d’accord que le plan prévoit un règlement adéquat des exigences avec l’Allemagne dont l’effet final ne doit pas déséquilibrer la situation financière de l’économie allemande via des répercussions indésirables ni affecter excessivement les réserves potentielles de devises. Les trois pays sont convaincus que le gouvernement fédéral allemand partage leur position et que la restauration de la solvabilité allemande est assortie d’un règlement adéquat de la dette allemande qui assure à tous les participants une négociation juste en prenant en compte les problèmes économiques de l’Allemagne » |1|.


La dette réclamée à l’Allemagne concernant l’avant-guerre s’élève à 22,6 milliards de marks si on comptabilise les intérêts. La dette de l’après-guerre est estimée à 16,2 milliards. Lors d’un accord conclu à Londres le 27 février 1953 |2|, ces montants sont ramenés à 7,5 milliards de marks pour la première et à 7 milliards de marks pour la seconde |3|. En pourcentage, cela représente une réduction de 62,6%.


De surcroît, l’accord établit la possibilité de suspendre les paiements pour en renégocier les conditions si survient un changement substantiel limitant la disponibilité des ressources |4|.

Pour s’assurer que l’économie de l’Allemagne occidentale est réellement relancée et qu’elle constitue un élément stable et central dans le bloc atlantique face au bloc de l’Est, les Alliés créanciers font des concessions très importantes aux autorités et aux entreprises allemandes endettées qui vont bien au-delà d’une réduction de dette. On part du principe que l’Allemagne doit être en condition de rembourser tout en maintenant un niveau de croissance élevé et une amélioration des conditions de vie de la population.


Rembourser sans s’appauvrir.


Pour cela, les créanciers acceptent primo que l’Allemagne rembourse dans sa monnaie nationale, le deutsche mark, l’essentiel de la dette qui lui est réclamée. A la marge, elle rembourse en devises fortes (dollars, francs suisses, livres sterling…). Secundo, alors qu’au début des années 1950, le pays a encore une balance commerciale négative (la valeur des importations dépassant celle des exportations), les puissances créancières acceptent que l’Allemagne réduise ses importations, elle peut produire elle-même des biens qu’elle faisait auparavant venir de l’étranger.


En permettant à l’Allemagne de substituer à ses importations des biens de sa propre production, les créanciers acceptent donc de réduire leurs exportations vers ce pays. Or, 41% des importations allemandes venaient de Grande-Bretagne, de France et des États-Unis pour la période 1950-51. Si on ajoute à ce chiffre la part des importations en provenance des autres pays créanciers participant à la conférence (Belgique, Hollande, Suède et Suisse), le chiffre total s’élève même à 66%.


Tertio, les créanciers autorisent l’Allemagne à vendre ses produits à l’étranger, ils stimulent même ses exportations afin de dégager une balance commerciale positive. Ces différents éléments sont consignés dans la déclaration mentionnée plus haut :

« La capacité de paiement de l’Allemagne, de ses débiteurs privés et publics, ne signifie pas uniquement la capacité de réaliser régulièrement les paiements en marks allemands sans conséquences inflationnistes, mais aussi que l’économie du pays puisse couvrir ses dettes en tenant compte de son actuelle balance des paiements. L’établissement de la capacité de paiement de l’Allemagne demande de faire face à certains problèmes qui sont :

1. la future capacité productive de l’Allemagne avec une considération particulière pour la capacité productive de biens exportables et la capacité de substitution d’importations ;

2. la possibilité de la vente des marchandises allemandes à l’étranger ;

3. les conditions de commerce futures probables ;

4. les mesures fiscales et économiques internes qui seraient nécessaires pour assurer un superavit pour les exportations. » |5|


En outre, en cas de litige avec les créanciers, en général, les tribunaux allemands sont compétents. Il est dit explicitement que, dans certains cas, « les tribunaux allemands pourront refuser d’exécuter […] la décision d’un tribunal étranger ou d’une instance arbitrale. » C’est le cas, lorsque « l’exécution de la décision serait contraire à l’ordre public »

(p. 12 de l’Accord de Londres).


Autre élément très important, le service de la dette est fixé en fonction de la capacité de paiement de l’économie allemande, en tenant compte de l’avancée de la reconstruction du pays et des revenus d’exportation.


Ainsi, la relation entre service de la dette et revenus d’exportations ne doit pas dépasser 5%. Cela veut dire que l’Allemagne occidentale ne doit pas consacrer plus d’un vingtième de ses revenus d’exportation au paiement de sa dette.


Dans la pratique, l’Allemagne ne consacrera jamais plus de 4,2% de ses revenus d’exportation au paiement de la dette (ce montant est atteint en 1959). De toute façon, dans la mesure où une grande partie des dettes allemandes était remboursée en deutsche marks, la banque centrale allemande pouvait émettre de la monnaie, en d’autres mots monétiser la dette.


Une mesure exceptionnelle est également décidée : on applique une réduction drastique des taux d’intérêts qui oscillent entre 0 et 5%.


Une faveur d’une valeur économique énorme est offerte par les puissances occidentales à l’Allemagne de l’Ouest : l’article 5 de l’accord conclu à Londres renvoie à plus tard le règlement des réparations et des dettes de guerre (tant celles de la première que de la deuxième guerre mondiale) que pourraient réclamer à la RFA les pays occupés, annexés ou agressés (ainsi qu’à leurs ressortissants).


Enfin, il faut prendre en compte les dons en dollars des États-Unis à l’Allemagne occidentale : 1,17 milliard de dollars dans le cadre du Plan Marshall entre le 3 avril 1948 au 30 juin 1952 (soit environ 10 milliards de dollars aujourd’hui) auxquels s’ajoutent au moins 200 millions de dollars (environ de 2 milliards de dollars d’aujourd’hui) entre 1954 et 1961 principalement via l’agence internationale de développement des États-Unis (USAID).


Grâce à ces conditions exceptionnelles, l’Allemagne occidentale se redresse économiquement très rapidement et finit par absorber l’Allemagne de l’Est au début des années 1990. Elle est aujourd’hui de loin l’économie la plus forte d’Europe.

 

Allemagne 1953 / Grèce 2010-2012

 

Si nous risquons une comparaison entre le traitement auquel la Grèce est soumise et celui qui a été réservé à l’Allemagne après la seconde guerre mondiale, les différences et l’injustice sont frappantes. En voici une liste non-exhaustive en 11 points : 

1.- Proportionnellement, la réduction de dette accordée à la Grèce en mars 2012 est infiniment moindre que celle accordée à l’Allemagne. 

2.- Les conditions sociales et économiques qui sont assorties à ce plan (et à ceux qui ont précédé) ne favorisent en rien la relance de l’économie grecque alors qu’elles ont contribué largement à relancer l’économie allemande.

3.- La Grèce se voit imposer des privatisations en faveur des investisseurs étrangers principalement alors que l’Allemagne était encouragée à renforcer son contrôle sur les secteurs économiques stratégiques, avec un secteur public en pleine croissance.

4.- Les dettes bilatérales de la Grèce (vis-à-vis des pays qui ont participé au plan de la Troïka) ne sont pas réduites (seules les dettes à l’égard des banques privées l’ont été) alors que les dettes bilatérales de l’Allemagne étaient réduites de 60% ou plus. Sans oublier les réparations de guerre reportées à une date indéterminée.

5. - La Grèce doit rembourser en euros alors qu’elle est en déficit commercial (donc en manque d’euros) avec ses partenaires européens (notamment l’Allemagne et la France), tandis que l’Allemagne remboursait l’essentiel de ses dettes en deutsche marks fortement dévalués.

6. - La banque centrale grecque ne peut pas prêter de l’argent au gouvernement grec alors que la Deutsche Bank prêtait aux autorités allemandes et faisait fonctionner (certes modérément) la planche à billets.


7. - L’Allemagne était autorisée à ne pas consacrer plus de 5% de ses revenus d’exportation au paiement de la dette alors qu’aucune limite n’est fixée dans le cas actuel de la Grèce.

8. - Les nouveaux titres de la dette grecque qui remplacent les anciens dus aux banques ne sont plus de la compétence des tribunaux grecs, ce sont les juridictions du Luxembourg et du Royaume-Uni qui sont compétentes (et on sait combien elles sont favorables aux créanciers privés) alors que les tribunaux de l’Allemagne (cette ancienne puissance agressive et envahissante) étaient compétents.


9. - En matière de remboursement de la dette extérieure, les tribunaux allemands pouvaient refuser d’exécuter des sentences des tribunaux étrangers ou des tribunaux arbitraux au cas où leur application menaçait l’ordre public. En Grèce, la Troïka refuse bien sûr que des tribunaux puissent invoquer l’ordre public pour suspendre le remboursement de la dette. Or, les énormes protestations sociales et la montée des forces néo-nazies sont directement la conséquence des mesures dictées par la Troïka et par le remboursement de la dette. Malgré les protestations de Bruxelles, du FMI et des « marchés financiers » que cela provoquerait, les autorités grecques pourraient parfaitement invoquer l’état de nécessité et l’ordre public pour suspendre le paiement de la dette et abroger les mesures antisociales imposées par la Troïka. 

10.- Dans le cas de l’Allemagne, l’accord établit la possibilité de suspendre les paiements pour en renégocier les conditions si survient un changement substantiel limitant la disponibilité des ressources. Rien de tel n’est prévu pour la Grèce.

11.- Dans l’accord sur la dette allemande, il est explicitement prévu que le pays puisse produire sur place ce qu’il importait auparavant afin d’atteindre un superavit commercial et de renforcer ses producteurs locaux. Or la philosophie des accords imposés à la Grèce et les règles de l’Union européenne interdisent aux autorités grecques d’aider, de subventionner et de protéger ses producteurs locaux, que ce soit dans l’agriculture, l’industrie ou les services, face à leurs concurrents des autres pays de l’UE (qui sont les principaux partenaires commerciaux de la Grèce).


On pourrait ajouter que l’Allemagne, après la seconde guerre mondiale, a reçu des dons dans une proportion considérable, notamment, comme on l’a vu plus haut, dans le cadre du Plan Marshall.


Depuis 2010, dans les pays les plus forts de la zone euro, la plupart des dirigeants politiques, appuyés par les médias dominants, vantent les mérites de leur supposée générosité à l’égard du peuple grec et d’autres pays fragilisés de la zone euro qui font la une de l’actualité (Irlande, Portugal, Espagne…).


Dans ce contexte, on appelle « plans de sauvetage » des mesures qui enfoncent encore un peu plus l’économie des pays qui les reçoivent et qui contiennent des reculs sociaux inédits au cours des 65 dernières années en Europe.


S’y ajoute l’arnaque du plan de réduction de la dette grecque adopté en mars 2012 qui implique une réduction des créances dues par la Grèce aux banques privées de l’ordre de 50% |6| alors que ces créances avaient perdu entre 65 et 75% de leur valeur sur le marché secondaire.


La réduction des créances des banques privées est compensée par une augmentation des créances publiques aux mains de la Troïka et débouche sur de nouvelles mesures d’une brutalité et d’une injustice phénoménales. Cet accord de réduction de la dette vise à enchaîner définitivement le peuple grec à une austérité permanente, il constitue une insulte et une menace pour tous les peuples d’Europe et d’ailleurs.

Selon les services d’étude du FMI, en 2013, la dette publique grecque représentera 164% du Produit intérieur brut, c’est dire que la réduction annoncée en mars 2012 n’aboutira pas à un allègement réel et durable du fardeau de la dette qui pèse sur le peuple grec.


Pour voir une véritable solution au drame de la dette et de l’austérité, il faudra encore de puissantes mobilisations sociales en Grèce et dans le reste de l’Union européenne ainsi que l’accession au pouvoir d’un gouvernement du peuple à Athènes.

Il faudra un acte unilatéral de désobéissance provenant des autorités d’Athènes (soutenues par le peuple), telles la suspension du remboursement et l’abrogation des mesures antisociales, pour forcer les créanciers à des concessions d’envergure et imposer enfin l’annulation de la dette illégitime.

La réalisation à une échelle populaire d’un audit citoyen de la dette grecque doit servir à préparer le terrain.

 

Eric TOUSSAINT (CADTM)-le 28/02/2013

source: CADTM

 


Notes

|1| Deutsche Auslandsschulden, 1951, p. 7 et suivantes, in Philipp Hersel, « El acuerdo de Londres de 1953 (III) », http://www.lainsigna.org/2003/enero...

|2| Texte intégral en français de l’Accord de Londres du 27 février 1953 :http://www.admin.ch/ch/f/rs/i9/0.94...

|3| 1 US dollar valait à l’époque 4,2 marks. La dette de l’Allemagne occidentale après réduction (soit 14,5 milliards de marks) équivalait donc à 3,45 milliards de dollars.

|4| Les créanciers refusent toujours d’inscrire ce type de clause dans les contrats à l’égard des pays en développement ou des pays comme la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Europe centrale et orientale,…

|5| Auslandsschulden, 1951, p. 64 et suivantes in Philip Hersel, El acuerdo de Londres (IV), 8 de enero de 2003, http://www.lainsigna.org/2003/enero...

|6| Les créances des banques privées sur la Grèce passent grosso modo de 200 à 100 milliards d’euros. La dette publique totale de la Grèce dépasse 305 milliards d’euros.

Eric Toussaint, docteur en sciences politiques, est président du CADTM Belgique (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, www.cadtm.org) et membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il a écrit, avec Damien Millet, AAA. Audit Annulation Autre politique, Seuil, Paris, 2012.

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 23:39

120729-de_gaulle_bbc.jpgLors de son discours du 22 juillet 2012 commémorant la rafle du Vél d’Hiv de juillet 1942, François Hollande a commis un abus de pouvoir en affirmant calomnieusement que « le crime fut commis en France par la France ». Cette insulte du peuple de France n’a rien d’étonnant car elle signifie que le vassal actuel de l’oligarchie germano-américaine au pouvoir dans l’euro dictature, légitime l’Etat Français de Philippe Pétain son prédécesseur dans la soumission à l’étranger et la trahison nationale, déjà au nom de la construction européenne.

 

MOULIN-Jean.jpgEn réalité la France légitime durant la seconde guerre mondiale, ce n’était pas Vichy ni les politiciens français collaborateurs et agents des nazis. De nombreux crimes ont étés commis dans la France occupée par des policiers et des gendarmes français, passés sous les ordres du pouvoir collabo issu du coup d’Etat institutionnel du 10 juillet 1940 qui a invalidé la 3ème République, remplacée par l’Etat Français assujetti aux nazis.

 

120729-duclos_196.jpgPourtant, comme le souligne Jean Pierre Chevènement : « Deux Présidents de la République, Charles de Gaulle et François Mitterrand, avaient tenu sur la ligne selon laquelle l’Etat français de Vichy n’était ni la République ni la France. Ce débat est trop important pour l’idée que la France se fait d’elle-même, pour qu’une déclaration, fût-elle celle du Président de la République, puisse y mettre un terme. »

 

AR.jpgLa France légitime en réalité était représentée pendant la guerre par la Résistance de l’intérieur et par la France Libre à Londres, à Bir Hakeim, sur divers champs de bataille et leur fusion patriotique sous l’action notamment de Jean Moulin et de bien d’autres héros de la Résistance. Cette France véritable était notamment caractérisée de façon significative par le développement de l’alliance entre les gaullistes et les communistes et l’ensemble des forces patriotiques et antifascistes de la nation.

 

A la Libération, par l’ordonnance du 9 août 1944, le Général de Gaulle au nom du gouvernement provisoire signifiait la continuité de la République ainsi que l’illégitimité et l’illégalité du régime félon de Vichy.

 

De nos jours les successeurs de Philippe Pétain élus par une minorité de citoyens, dont beaucoup voulaient simplement balayer Sarkozy, occupent les palais de la République et pensent pouvoir faire impunément n’importe quel mauvais coup…

 

Une nouvelle résistance est à l’ordre du jour pour rétablir la souveraineté populaire, l’indépendance nationale et la démocratie !

 

 

Le Comité Valmy, le 23 juillet 2012

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 21:14

* “Ce film promet de bousculer le ronron de la campagne actuelle”
L’Humanité


* Une oeuvre passionnante, lucide, qui se clôt par une magnifique lueur d’espoir”
Studio Ciné Live


Après “Walter, retour en résistance”, le nouveau film “De mémoires d’ouvriers” de Gilles Perret sortira au cinéma le 29 février prochain. Vous pouvez voir la bande annonce ici: www.dememoiresdouvriers.com

 

 

120221-dememoiresdouvriers.jpg

 

 

 

Les cinémas sont en train de le programmer en ce moment. Ce film circulera de ville en ville durant les prochains mois. Vous pouvez déjà découvrir la liste évolutive des salles où vous pourrez le voir : http://www.dememoiresdouvriers.com/projections.html


Par ailleurs, comme ce film indépendant n’a pas de budget de promotion, nous avons besoin de vous pour le faire vivre et mettre sur le devant de la scène la question ouvrière dans les villes et villages de France.


* Soit en relayant l’information auprès de vos amis ainsi que de vos réseaux associatifs, syndicaux ou politiques


* Soit en sollicitant votre cinéma préféré afin de l’inciter à le programmer

Toute l’équipe du film compte sur vous et sur les articles de presse qui seront publiés lors de la sortie. A bientôt dans les salles. Cordialement.


Gilles Perret et l’équipe du film


Associations, partis politiques, syndicats pour organiser des débats ou des projections, votre contact: philippe.hague@gmail.com

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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 20:12

Vous trouverez, ci-dessous, le courrier que le député communiste du Rhône, André Gérin, a adressé au ministre de la culture et de la communication à propos du lobbying exercé par les héritiers de Louis Renault pour tenter de le réhabiliter.

 

 

Monsieur le Ministre,


Je reviens vers vous à propos des tentatives de réhabilitation de Louis Renault, qui se multiplient sur les chaînes de service public de la télévision.


Votre attention avait déjà été attirée par le dossier intitulé : « Louis Renault a-t-il collaboré avec l’Allemagne nazie ? » diffusé le 2 mars 2011 dans le journal de 20 heures de M. David Pujadas sur France 2.


Voici quelques jours, le 12 janvier, dans l’émission Télématin que présente M. William Leymergie, M. Gérard Grizbec revenait à la charge. Les téléspectateurs ont pu l’entendre affirmer que Renault n’avait pas plus fourni l’Allemagne nazie que Peugeot ou Citroën, que les uns et les autres avaient résisté et que Louis Renault avait servi de bouc-émissaire à la Libération.


Cette lecture négationiste de l’histoire accompagne, comme vous le savez,  les démarches engagées auprès de la justice par les petits-enfants de Louis Renault afin d’obtenir la réhabilitation de leur grand-père et des dommages et intérêts relatifs à la nationalisation des usines prononcée à la Libération par le gouvernement provisoire du Général de Gaulle.


L’exposé des motifs de l’ordonnance instituant cette nationalisation est explicite sur les raisons de cette décision et établit la preuve de la collaboration de Renault avec l’occupant, comme cela a déjà été rapporté.


Suite au journal de M. Pujadas, un droit de réponse avait été demandé auprès de la direction de la chaîne afin que les historiens, les syndicalistes, des témoins puissent rétablir la vérité. Ils n’ont pas obtenu cette possibilité.


La même sollicitation s’impose après les propos de M. Grizbec.


Le service public audiovisuel se met aujourd’hui à la disposition active d’une entreprise de lobbyings de la famille Renault. Nous ne pouvons l’accepter.


Je souhaite donc savoir ce que vous comptez entreprendre afin que France 2 donne enfin la parole à celles et ceux qui sont les héritiers des résistants de Renault à l’Allemagne nazie et qui combattent à juste titre cette réécriture de l’histoire.


Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de mes salutations les meilleures.

 

André GERIN

 

 

source: Réveil Communiste

26/01/2012

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 23:26

111215-RENAULT+HITLER

Louis Renault présente un prototype à Hitler et Göring

au salon de l'auto de Berlin en 1939

 

 

Communiqué de l'Association

"Esprit de Résistance"

 

 

Ce mercredi 11 janvier 2012, le tribunal de grande instance de Paris s’est déclaré incompétent quant à la demande des héritiers Renault en réparation de la nationalisation sanction de 1945

 

Avant de commenter plus avant cette décision, nous voulons ici saluer la mémoire des victimes courageuses de la répression au sein de la SA Renault, propriété quasi exclusive de Louis Renault. Non contente de développer ses capacités de production au service de l’occupant, la SAUR pratiqua une répression féroce, mit ses réseaux de délation au service de la chasse aux résistants, aux militants politiques clandestins et aux syndicalistes. Traqués, dénoncés nommément par la direction de la SAUR à la police, arrêtés, torturés, livrés à la Gestapo, certains comptèrent parmi les fusillés du Mont Valérien, les autres furent internés et déportés.


Il est obscène qu’aujourd’hui les héritiers de Louis Renault tentent d’apitoyer les Français sur le sort de leur grand-père, reprenant les affabulations de toute une clique de nostalgiques de Vichy, dans le seul objectif, in fine, d’obtenir des dédommagements, sans avoir un mot pour les véritables héros, ces ouvriers qui ont su résister, et qui l’ont, pour certains d’entres eux, payé de leur vie. Le TGI a motivé sa décision sur le fait que les consorts Renault ne justifient pas que l’ordonnance du 16 janvier 1945 constitue une décision administrative. Plus encore, le fait de poser une question prioritaire de constitutionnalité pour l’établir suffit à démonter qu’il n’est pas manifeste que l’ordonnance n’a pas valeur législative.


Le TGI décide en conséquence que la demande des consorts Renault n’est pas de son ressort, c'est-à-dire qu’il est incompétent, et que seules les juridictions administratives peuvent juger ce cas. Rappelons ici que, dans la voie administrative, le sujet a déjà été jugé en 1959 et 1961 par le conseil d’Etat et que les héritiers Renault ont perdu.


Seconde conséquence : le Tribunal, qui n’est pas compétent, ne peut transmettre la question prioritaire de constitutionnalité. La décision du TGI dit aussi recevables les interventions volontaires, dont celle de notre association. Cette intervention, n’étant pas contestée par les consorts Renault, cela allait sans le dire, mais va encore mieux en le disant. Cette première étape est positive, et nous nous en félicitons.


Toutefois, les enjeux sont tels que les héritiers Renault ne vont pas forcément renoncer aussi simplement. Il convient donc de rester mobilisés et vigilants. A nous de faire connaître la réalité de la collaboration de Renault avec l’occupant, qui lui a attribué un taux de profit supérieur à celui de tous ses autres fournisseurs. A nous de faire connaître aux Français d’aujourd’hui la dure réalité de la répression dans les usines Renault pendant la guerre.


Paris le 11 janvier 2011


Association « Esprit de Résistance » 47, avenue Mathurin Moreau 75019 Paris contact@espritderesistance.fr

 


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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 21:59
C'est cette véritable histoire de la faucille et du marteau que vous allez découvrir sur ce blog. La faucille et le marteau, deux outils qui entremêlés symbolisent le communisme. Que cela plaise ou pas et bien que l'Union soviétique ait disparu, cet emblème garde sa puissante signification. Déclaré suranné par certains, il évoque toujours l'espoir de jours meilleurs pour des millions de femmes et d'hommes à travers le monde. Mais d'où vient cet emblème? Qui l'a suggéré, qui l’a créé, qui l’a dessiné ? De quand date t- il ?

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Que la faucille et le marteau soient un héritage de la révolution russe, rien n'est plus évident. C'est pendant l'hiver de 1918 que le Conseil des commissaires du peuple se préoccupa de faire établir un emblème pour le sceau du gouvernement et le pays alors que diverses représentations spontanées avaient déjà vu le jour. La tâche fut confiée à un artiste, Alexandre Léo. Celui-ci élabora un premier projet représentant une faucille, un marteau, un glaive entrecroisés devant un bouclier d'acier, le tout entouré d'une couronne d'épis. Le Conseil des commissaires du peuple en discuta à partir du 20 avril. Lénine se prononça pour la suppression du glaive : qu'avait à faire celui-ci sur le sceau d'un état qui se voulait pacifique ? ( 1) Restèrent donc la faucille et le marteau qui furent d'ailleurs reprises en mai et juin 1918 dans bien d'autres projets (2). Retenons déjà la signification pacifiste de ce choix. La faucille et le marteau furent conservées dans les armes de la RFSFR prévues par la première constitution de celle-ci en juillet 1918, puis dans les armes de l'URSS en 1922.

Dès 1918-19 d'ailleurs, en Russie, la faucille et le marteau, emblèmes très vite populaires, se croisent ou voisinent, comme ce fut le cas pour les emblèmes républicains à l'époque de la Révolution française, sur toutes sortes d'objets, plats, médailles, timbres (3) etc., tandis que des artistes les reprennent dans leurs compositions, comme le peintre Jean Pougny, qui né en Finlande, travaillait alors en Russie.

 

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Que représentent dans l'imaginaire alors le marteau et la faucille? Le marteau, c'est le travail industriel assurément, mais c'est aussi l'ouvrier, plus généralement l'homme caractérisé par sa vigueur corporelle, car ce marteau peut être aussi une " masse ", lourde à porter. Outil polyvalent utilisé dans de très nombreux métiers et même dans les travaux domestiques - qui n'a pas aujourd'hui un marteau chez soi ? —, il apparaît assez bien adapté à la représentation du travail industriel ou artisanal, surtout si l'on tient compte du fait que les représentations symboliques des réalités matérielles sont souvent marquées par un certain archaïsme.

Quant à la faucille, c'est loin d'être seulement un symbole du travail agricole. Bien que le mot faucille en russe (" serp ") soit masculin, la faucille c'est l'outil de la femme à la campagne alors que les hommes utilisent plutôt la faux. La faucille, c'est donc aussi la femme, ce que suggèrent peut-être implicitement ses formes arrondies. Une affiche du 1er Mai 1920 en Russie illustre cette interprétation. On y voit, s'avançant fièrement vers l'avenir, côte à côte, un ouvrier portant une lourde masse, un paysan pourvu d'une faux, une paysanne portant une faucille. La meilleure illustration de cette dualité faucille - marteau se trouve dans le monument du pavillon soviétique à l'Exposition universelle de Paris en 1937, qui fut justement célèbre: un ouvrier et une kolkhozienne tendent vers le ciel, entrecroisés, le premier un marteau, la seconde une faucille. La signification apparaît claire : la société soviétique réconcilie le travail agricole et le travail industriel sur fond de paix comme elle unit plus étroitement l'homme et la femme.

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Il était normal qu'en France, où la pratique des symboles politiques était familière (avec le bonnet phrygien, par exemple), l'attirance pour le symbole nouveau fut vive. Dans la tradition républicaine et socialiste française, bien des éléments préparaient son adoption. La franc-maçonnerie avait déjà popularisé la représentation emblématique des outils du travail (le niveau, le fil à plomb). La marteau était, à travers le personnage du " forgeron ", familier aux écoliers français qui avaient appris à l'école l'Outil de Clovis Hugues : " Le père; un forgeron musclé comme un athlète/a deux outils de fer l'enclume et le marteau " ;ou mieux encore : la Légende du forgeron de Jean Aicard : " Un forgeron forgeait une poutre de fer (. ..)/ Il chantait le travail qui rend dure la main / Mais qui donne un seul cœur à tout le genre humain ".

Que de fois l'image de la " forge " avait été utilisée pour illustrer l'avenir en préparation, le rougeoiement du foyer s'identifiant au soleil levant ! Quant à la faucille, bien que cet outil ait été présenté, et parfois en plusieurs exemplaires, dans toutes les exploitations paysannes et même bien au-delà, qu'il ait été largement utilisé par les femmes dans une France encore majoritairement rurale, c'est peut-être un symbole usité, sans doute parce qu'en terme de représentation féminine, l'image de Marianne avait ici occupé le terrain. Un dessin de Steinlen, Souvenir de la Commune de Paris, met au premier plan, dans une foule ouvrière symbole du peuple, un ouvrier muni d'une masse, un paysan avec une faux, mais la femme du peuple qui conduit le cortège est ici - nous dirons : naturellement — une Marianne à bonnet phrygien (4). Rien ne s'opposait en tout cas, dans le domaine des représentations symboliques, à l'adoption en France de la faucille et du marteau.

Le prestige de la révolution d'Octobre aidant, la symbolique empruntée à la révolution soviétique s'acclimate sans peine dans le terreau culturel français. Il n'est donc pas étonnant que les timbres du nouveau Parti communiste fassent place en France dès 1922 à la faucille et au marteau (remplaçant la République rouge encore présente en 1921). Ce n'est qu'un peu plus tard avec la bolchévisation que le symbole est associé en 1924 au titre de l'Humanité, comme c'est encore le cas de nos jours. Sans doute, avant cette date, la faucille et le marteau trouvent occasionnellement leur place dans le journal : le 11 octobre 1923, par exemple, un dessin de Grandjouan montre une Marianne assise et pensive à côté d'un porte - feuille d'actions, d'un sabre, d'une faucille et d'un marteau, avec cette légende : " La révolution ou la guerre, la faucille et le marteau du travail ou le sabre, il faut choisir ma petite ! " Le 4 octobre 1924, le pas décisif est accompli. L'emblème- très proche alors que celui de la RSFSR — prend place à la droite du titre de l'Humanité. On tâtonne ensuite pour lui trouver une place définitive d'abord entre le L et le H (24 octobre 1924), puis derrière le M (16 mars 1926), et en même temps on le simplifie et or l'épure pour ne mettre en valeur fina-lement que les deux instruments de travail. Beaucoup plus récemment enfin, c'est sous le titre du journal qu'ont pris place ceux-ci.

Parti populaire, ouvrier et paysan, le PCF a trouvé dans la faucille et le marteau un emblème dont la signification la plus évidente (l'union des travailleurs industriels et agricoles) semblait bien correspondre à son identité réelle, alors que cet emblème était porteur au départ — comme on a tenté de le montrer plus haut -, de contenus plus riches et plus variés qui n'ont peut-être pas été pleinement assimilés.

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Ce symbole représente-t-il correctement ce qu'est devenu le Parti communiste et plus généralement la cause qu'il incarne dans une société profondément transformée? (5) L'imagerie symbolique, il faut le rappeler, n'a pas une fonction de représentation directe. La meilleure preuve n'en est-elle pas que la République s'identifie en France à une femme alors que les femmes ont eu le droit de vote très tard et que jamais une femme n'a accédé à la fonction suprême de l'Etat? Mais il n'est pas moins vrai qu'un emblème a une certaine importance, puisque tant à travers sa perception consciente que par ce qu'il évoque dans l'inconscient, celui-ci doit aider à mobiliser les individus en faveur de la réalité qu'il évoque.

La question de l'origine du symbole fait-elle problème après l'échec de l'expérience soviétique? La disparition de l'URSS, la tendance, en Russie, à revenir aux emblèmes de l'Ancien Régime (aigles et autres préda-teurs, tout à l'opposé de nos modestes instruments) restitue — semble-t-il - au symbole du PCF, bien naturalisé en France grâce à l'action du parti qui en est le porteur, un signification indépendante.

Reste enfin l'argument plus fort, selon, lequel l'emblème actuel, en privilégiant le travail manuel, en ignorant le travail intellectuel qui a pris une place de plus en plus grande dans tous les secteurs de l'activité économique, donnerait une image trop archaïque d'un parti qui se veut moderne.

Peut-on trouver mieux ? D'autres s'y sont essayé : l'ex-RDA, par exemple, avait repris, parmi ses symboles, le marteau, mais lui avait associé le compas. La diversité des formes du travail aujourd'hui fait qu'il est difficile sans doute de les résumer dans des outils quels qu'ils soient, surtout si l'on pense que ces outils doivent en outre se prêter à une représentation qui parle à la raison comme au cœur.

Ne fermons pas en tout cas la porte à l'imagination, aux efforts de renouvellement créateur. Mais ce que l'on peut espérer en revanche, c'est que, si un nouvel emblème était souhaité par les adhérents du parti, les significations primitives et émancipatrices de la faucille et du marteau soient conservées et mises en lumière, c'est-à-dire le pacifisme, l'union dans l'égalité, de la femme et de l'homme, la coopération des différentes formes du travail pour une société meilleure.

Raymond Huard

(1) Voir l’Union soviétique n°9 (270),1972,p.8
(2) Voir sur ce point l’ouvrage de W.Bereliwitch et L.Gervereau, Russie-URSS 1914,1991, changements de regards , BDIC, 1991, notamment p.12-13 qui donne une histoire beaucoup plus détaillée des emblèmes soviétiques.
(3) Voir à ce sujet les documents rassemblés dans l’ouvrage En écoutant le cœur de la révolution (en russe) éd.Aurore Léningrad, 1977 (plusieurs rééditions)
(4) Le Congrès de Tours, Ed.sociales, 1980, p.8
(5) La question a été posée dans une lettre à l’Humanité Dimanche par Claude Boudret de Robion Vaucluse), lettre publiée dans le numéro 197, 23 au 29 déc.1993.
 Le texte ci-dessus reproduit à l’identique l’article paru initialement dans l’hebdomadaire du PCF : " Révolution " n° 727 du 3 février 1994 –pages 26 et 27. Il est publié sur ce site dans le simple but d’informer les internautes sur un sujet rarement (pour ne pas dire jamais) traité sur le web ou ailleurs.
source: El Diablo
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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 00:01

Domenico-LOSURDO.jpgUn entretien avec Domenico Losurdo pour Chinese Social Sciences Today

 

En 2005 vous avez publié votre livre « Fuir l’histoire ? La révolution russe et chinoise aujourd’hui. » Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ?


La première édition du livre a été publiée en 1999. C’était à un moment où la fin de la guerre froide était interprétée comme l’impossibilité irrémédiable de toute tentative pour construire une société socialiste, comme le triomphe définitif du capitalisme et de la « fin de l’histoire ». En Occident, cette manière de voir les choses a fait une brèche au sein même de la gauche : même les communistes, bien qu’ils déclarassent vouloir rester fidèles aux idéaux du socialisme, ont cependant ajouté qu’ils n’avaient rien à voir avec l’histoire de l’URSS ou de la Chine, où, disaient-ils, s’était produit la « restauration du capitalisme ». Pour m’opposer à cette « fuite hors de l’histoire » je me suis proposé d’expliquer l’histoire du mouvement communiste depuis la révolution russe d’Octobre jusqu’à la Chine née des réformes de Deng Xiaoping.


A votre avis, pour quelles raisons l’URSS s’est-elle « désintégrée » ?

 

En 1947, quand a été énoncée la politique du containment, son théoricien, George F. Kennan, expliquait qu’il était précieux d’ « augmenter les tensions (strains) que doit subir la politique soviétique », afin de « promouvoir des tendances qui puissent finir par ébranler ou assouplir le pouvoir soviétique ». De nos jours ce n’est pas très différent de la politique U.S vis-à-vis de la Chine, bien que la Chine ait entre-temps accumulé une grande expérience politique. Mais au-delà de la politique du containment, ce qui a été déterminant dans l’effondrement de l’URSS, ce sont ses graves faiblesses internes. Il faut revenir sur la célèbre thèse de Lénine selon laquelle « il n’y a pas de révolution sans théorie révolutionnaire ». Le parti bolchevique, sans aucun doute, avait une théorie de la prise de pouvoir ; mais si par révolution nous entendons non seulement la destruction de l’ordre ancien, mais également la construction du nouveau, les bolcheviques et le mouvement communiste étaient substantiellement dépourvus d’une théorie révolutionnaire.


De ce point de vue, nous ne pouvons considérer qu’une théorie de la construction d’une société post-capitaliste se réduise à l’espérance messianique d’un monde ou auraient disparu complètement les Etats, les nations, le marché, l’argent, etc. Le PCUS a commis la grave erreur de ne pas avoir fait d’effort pour pallier cette lacune.


A votre avis, quelles caractéristiques et signification a la révolution chinoise ?


Au début du XXe, siècle la Chine faisait partie du monde colonial et semi-colonial, soumise par le colonialisme et l’impérialisme. La révolution d’Octobre fut un tournant historique, qui a déclenché et impulsé une vague anticolonialiste de dimension planétaire. A la suite de cela, le fascisme et le nazisme ont été la tentative de revitalisation de la tradition coloniale. En particulier, la guerre déclenchée par l’impérialisme hitlérien et japonais, respectivement, contre l’Union Soviétique et la contre la Chine, ont été les plus grandes guerres coloniales de l’histoire. De sorte que Stalingrad en Union soviétique, la Longue Marche et la guerre de résistance contre le Japon en Chine ont été de grandioses luttes de classe, qui ont empêché l’impérialisme le plus barbare d’imposer une division du travail fondée sur la réduction des grands peuples à une masse d’esclaves au service de la supposée race des seigneurs.

Mais la lutte d’émancipation des peuples en situation coloniale et semi-coloniale ne s’achève pas avec l’obtention de l’indépendance politique. Dès 1949, alors qu’il allait s’emparer du pouvoir, Mao Zedong avait insisté sur l’importance de l’édification économique : Washington voudrait que la Chine se contente « de vivre de la farine états-unienne », dans ce qui serait « une colonie américaine ». Il va sans dire que sans la victoire dans la lutte pour la production agricole et industrielle, la victoire militaire finira par être fragile et vaine. D’une certaine manière, Mao avait prévu le passage de la phase militaire à la phase économique de la lutte pour la révolution anticolonialiste et anti-impérialiste.


Que se passe-t-il de nos jours ? Les Etats-Unis sont en train de déplacer le gros de leur arsenal militaire en Asie. L’agence Reuter le 28 octobre 2011 écrivait qu’une des accusations de Washington à l’égard des dirigeants de Pékin étaient de fomenter ou d’imposer un transfert de technologie occidentale à la Chine. C’est clair : les Etats-Unis prétendent conserver le monopole de la technologie pour continuer à exercer leur hégémonie, y compris une domination néocoloniale indirecte ; en d’autres mots, de nos jours encore, la lutte contre l’hégémonie se déroule également au niveau de développement économique et technologique. C’est un aspect que, lamentablement, la gauche occidentale n’arrive toujours pas à comprendre. Nous devons réaffirmer avec force : non seulement la longue lutte avec laquelle le peuple chinois a mis un terme au siècle d’humiliation et fondé la République populaire est révolutionnaire, la construction économique et sociale à travers laquelle le Parti communiste chinois a libéré de la faim des centaines de millions d’hommes n’est pas révolutionnaire à elle toute seule, mais également sa lutte pour briser le monopole impérialiste de la technologie. Marx nous l’a enseigné. S’il nous a enseigné que la lutte pour dépasser, au sein de la famille, la division patriarcale du travail, est une lutte révolutionnaire, il serait très étrange que la lutte au niveau international pour casser la division du travail imposée par le capitalisme et l’impérialisme, que la lutte pour achever et liquider définitivement ce monopole occidental de la technologie - qui n’est pas un don de la nature, mais le résultat de siècles d’oppression et de domination - ne soit pas une lutte d’émancipation.


En 2005 vous avez publié votre livre « Une contre-histoire du libéralisme » qui a eu un grand succès (en un an il a été réédité 3 fois et à été traduit en diverses langues). Que signifie ce titre ?


Mon livre ne nie pas les mérites du libéralisme, qui met en évidence le rôle du marché dans le développement des forces productives et souligne la nécessité de limiter le pouvoir (bien que seulement à la faveur d’une communauté réduite de privilégiés). Ma contre-histoire du libéralisme s’oppose à l’auto-congratulation et la vision apologétique auxquelles s’abandonnent le libéralisme et l’Occident libéral. C’est une tradition de pensée dans laquelle l’exaltation de la liberté va de pair avec de terribles clauses d’exclusion au détriment de la classe ouvrière et, surtout, des peuples colonisés.


John Locke, père du libéralisme, légitime l’esclavage dans les colonies et est actionnaire de la Royal African Company, l’entreprise anglaise qui gère le trafic et le commerce d’esclaves noirs. Mais au-delà des personnalités individuelles, ce qui est important c’est le rôle des pays qui incarnent le mieux la tradition libérale. Un des premiers actes de politique internationale de l’Angleterre libérale, née de la Glorieuse Révolution de 1688-1689, est de s’assurer le monopole du trafic d’esclaves noirs.


Le rôle de l’esclavage dans l’histoire des Etats-Unis est encore plus important. Durant 32 des premiers 36 ans de la vie des Etats-Unis, la présidence du pays a été occupée par des propriétaires d’esclaves. Et ce n’est pas tout. Durant plusieurs décennies le pays s’est consacré à l’exportation de l’esclavage avec le même zèle avec lequel ils exportent aujourd’hui la « démocratie » : au milieu du XIXe siècle ils ont réintroduit l’esclavage au Texas, récemment arraché au Mexique par la guerre.


Il est vrai que l’Angleterre d’abord et les Etats-Unis ensuite se sont vus obligés d’abolir l’esclavage, mais la place que les esclaves noirs avaient, a été occupée par les coolies chinois et indiens, à leur tour soumis à une forme à peine déguisée d’esclavage. De plus, après l’abolition formelle de l’esclavage, les afros-américains ont continué à subir une oppression si féroce que l’éminent historien américain, George M. Fredrickson, a écrit : « Les efforts pour préserver la “pureté de la race” dans le Sud des Etats Unis furentle prélude de certains des aspects de la persécution faite par le régime nazi contre les juifs dans les années 30 du vingtième siècle. »


Quand commence alors à se fissurer, aux Etats-Unis, le régime de suprématie blanche, d’oppression et de discrimination raciale ? En décembre 1952 le ministre américain de la justice envoie à la Cour Suprême, en pleine discussion sur l’intégration dans les écoles publiques, une lettre éloquente : « La discrimination raciale donne de l’eau au moulin à la propagande communiste, y sème également des doutes auprès des nations amies à propos de notre dévotion envers la démocratie ». Washington, observa l’historien américain qui a mis à jour cet épisode (C. Vann Woodward), risquait de s’aliéner les faveurs des « races de couleur », non seulement à l’Est et dans le Tiers-Monde, mais aussi dans leur propre pays. C’est alors seulement que la Cour suprême a décidé de déclarer inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. Il y a dans cette histoire un paradoxe. Aujourd’hui Washington ne cesse de reprocher à la Chine son manque de démocratie ; mais il convient de signaler qu’un élément essentiel de la démocratie, le dépassement de la ségrégation raciale, n’a été possible aux Etats-Unis que grâce au défi représenté par le mouvement anticolonial dont la Chine faisait et reste partie intégrante.


À mon avis, parmi les nombreuses éditions italiennes du Manifeste du Parti communiste, il y en a trois qui se détachent : celle d’Antonio Labriola, de Palmiro Togliatti et la vôtre de 1999. A votre avis, quel sens a ce chef d’œuvre de Marx et d’Engels pour les marxistes d’aujourd’hui ?


Dans l’introduction de l’édition Italienne du Manifeste du Parti Communiste, j’ai tenté de reconstruire le siècle et demi d’histoire parcourue depuis la publication en 1848 de ce texte extraordinaire. Une comparaison peut nous permettre de comprendre sa signification. Huit ans auparavant, une autre grande personnalité de l’Europe du XIXe siècle, Alexis de Tocqueville, publiait le second livre de La démocratie en Amérique, et dans un chapitre central, il affirmait dans le titre que « les grandes révolutions seront de moins en moins fréquentes ». Mais si nous regardons le siècle ou siècle et demi postérieur à l’année (1840) durant laquelle le libéral français fait cette affirmation, nous voyons que c’est probablement le siècle le plus abondant en révolutions de l’histoire universelle.

Cela ne fait aucun doute : ayant prévu la rébellion contre le capitalisme, contre un système qui comporte « la transformation en machines » des prolétaires et leur dégradation en « instruments de travail », en « accessoires de la machine », comme appendices « dépendants et impersonnels » du capital « indépendant et personnel », ayant prévu la rébellion contre ce système, le Manifeste du parti communiste a su voir plus loin. Quand Marx et Engels décrivent avec une extraordinaire lucidité et clairvoyance ce que nous appelons aujourd’hui globalisation, ils savent bien qu’il s’agit d’un processus contradictoire, caractérisé (au sein du capitalisme) par de colossales crises de surproduction qui conduisent à la destruction d’énormes quantités de richesse sociale et à la misère de masses indigentes d’hommes et de femmes. C’est également un processus lourd de conflits qui peuvent même déboucher sur une « guerre d’extermination entre les nations industrielles ». Ce qui nous amène à penser à la Première Guerre mondiale.

Contre ce monde, le Manifeste communiste évoque autant les révolutions prolétariennes que les « révolutions agricoles » et de « libération nationale ». Marx et Engels sont ainsi en avance sur ce qui va plus tard se produire dans le Tiers-Monde, comme en Chine par exemple.

A propos de la Chine, nous pouvons faire une dernière remarque. Le Manifeste du parti communiste prévoit l’émergence d’une économie globalisée caractérisée par « de nouvelles industries, dont l’adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne produisent plus de matières premières locales, mais des matières premières en provenance des régions les plus éloignées, et dont les produits sont consommés non seulement à l’intérieur du pays mais partout dans le monde ». Par conséquent, bien que le regard se concentre en Europe, le texte de Marx et Engels nous donne des indications précieuses pour les pays du Tiers-Monde qui veulent atteindre un développement économique indépendant.


Quels ont été, à votre avis, les apports d’Antonio Gramsci à la théorie marxiste ?


Je pense que les apports de l’œuvre de ce grand penseur ont été au moins au nombre de quatre :

a. Gramsci a mis en évidence l’importance de l’ « hégémonie » pour la conquête et la conservation du pouvoir politique. Dans un texte de 1926 il explique que le prolétaire atteint une conscience de classe mature lorsqu’il se sent membre de sa classe et en même temps considère sa classe d’appartenance (le prolétariat) comme le noyau dirigeant d’un bloc social beaucoup plus vaste, appelé à conduire la révolution à la victoire.

 

b. En deuxième lieu, Gramsci se montre pleinement conscient de la complexité qu’entraine le processus de construction du socialisme. Au début ce sera « le collectivisme de la misère, de la souffrance ». Mais vous ne pouvez pas vous arrêter là, vous avez à entreprendre le développement des forces productives. Dans ce contexte il faut situer l’importance de la position de Gramsci concernant la NEP (Nouvelle politique économique mise en place à la fin du « communisme de guerre »). La réalité de l’URSS de l’époque nous met en présence d’un phénomène « jamais vu dans l’histoire » : une classe politiquement « dominante » vit, « dans son ensemble », dans des « conditions de vie globalement inférieures à celles de certains éléments et des couches de la classe dominée et soumise ». Les masses populaires, qui continuent à faire face à une vie de privation, sont déconcertées par le spectacle du « nepman [l’homme de la NEP] porter son manteau de fourrure, ayant à sa disposition tous les biens de la terre », mais cela ne doit pas être motif à scandale ou rejet ; pour le prolétariat, la conservation du pouvoir est impossible, s’il est incapable de sacrifier ses intérêts immédiats de « l’intérêt général et permanent de la classe ». C’est, bien sûr, une situation temporaire. Ce que Gramsci a suggéré ici peut être utile à la gauche occidentale pour comprendre la réalité d’un pays comme la Chine d’aujourd’hui.

 

c. Gramsci nous donne quelques indications précieuses sur un autre aspect. Devrions-nous penser le communisme comme la disparition totale des antagonismes de classe, mais aussi du pouvoir d’Etat et politique, ainsi que des religions, des nations, de la division du travail, du marché, de toute source potentielle de conflit ? En questionnant le mythe de la disparition de l’Etat et sa dissolution dans la société civile, Gramsci note que la société civile elle-même est une forme d’Etat et relève également que l’internationalisme n’a rien à voir avec la négation des particularités et les identités nationales, qui subsisteraient longtemps après la chute du capitalisme ; quant au marché, Gramsci considérait qu’il serait utile de parler de « marché déterminé » plutôt que de marché abstrait. Gramsci nous aide à surmonter le messianisme, qui entrave gravement la construction de la société post-capitaliste.


d. Enfin. Tout en condamnant le capitalisme, les carnets de prison évitent d’interpréter l’histoire moderne et des révolutions bourgeoises comme un traité de « tératologie », c’est-à-dire un traité qui a pour objet des monstres. Les communistes doivent savoir critiquer les erreurs, parfois graves de Staline, Mao et d’autres dirigeants, sans réduire ces chapitres de l’histoire du mouvement communiste à une « tératologie », une histoire de monstres.


29 novembre 2011. Entretien réalisé par Tian Shigang
Texte traduit de la version espagnole de l’entretien par Daniel Zamora

Traduction revue par l’auteur

 


source: le site "La faute à Diderot"

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La grève qui nous sèvre!

par Floréal

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...à propos des bénéfices secondaires de la grève à Radio-France

Dans Télérama, des lecteurs branchés s’affrontent à fleurets mouchetés (comme il sied dans l’hebdo culturel de l’élite) à propos de la grève dure à Radio-France: si les uns déplorent à mots couverts que la grève les prive inhumainement de leur lot quotidien de boboïsme branché, d’autres, un peu plus à gauche, appuient mollement la grève : ne vise-t-elle pas à défendre ce cher « service public » sans lequel, de leur propre aveu, certains « Téléramistes » ne supporteraient plus le dur fardeau d’exister ?

Quant à nous, bourricots de bolcheviks obtus que nous sommes, nous soutenons sans réserves cette grève. Et cela pour de tout autres raisons que l’élite téléramiste :

  • la première raison est que la grève à Radio-France est un des trop rares exemples d’action DE CLASSE déterminée contre les effets antisociaux de l’austérité hollando-maastrichtienne (même si hélas, trop de journalistes appuient la manœuvre de diversion lancée par Fleur Pellerin pour faire de M. Gallet le bouc émissaire des décisions gouvernementales). Cette grève illimitée montre que des travailleurs peuvent encore se battre pour GAGNER et pas pour « témoigner de leurs aspirations » à l’occasion de « journées d’action » sans lendemain qui laissent d’avance le dernier mot au MEDEF et Valls-MEDEF.
  • La seconde raison est que cela fait un bien énorme au moral que de savoir que chaque jour que le Bon Dieu fait, des millions de braves gens qui se croient « de gôôôche », ne recevront pas leur injection matutinale de social-libéralisme, d’anticommunisme secondaire et d’’euro-atlantisme « humanitaire » administrée par MM. « Pat Co » et B. Guetta, ; grâce à ces irresponsables de grévistes, les intoxiqués de Patricia Clark et de ses « kids » seront frustrés de leur dose quotidienne de frenglish (dans l’émission « Come on ! » rebaptisée « Alive »). En vérité, ce SEVRAGE idéologique de masse est presque aussi salutaire que celui qu’a subi naguère notre pays tout entier quand la grève ouvrière de mai 68 eut « coupé le jus » (et le micro !) aux anticommunistes professionnels de feue l’ORTF !

Pourtant notre bonheur reste incomplet : car pendant que les euro-prédicateurs de Radio-bobo sont réduits au silence, les Radio-beaux-beaufs du privé continuent d’occuper le « temps de cerveau disponible » : entre deux pubs assourdissantes, RTL, Europe 1, RMC, ont tout loisir pour marteler leurs propos antisyndicaux, pour poursuivre leur ramdam anti-fonctionnaires et pour organiser leur promo même plus larvée du FN et de Sarkozy (cherchez la différence !). Se déverse ainsi à plein jet sur le tamtam permanent du MEDEF et de la droite contre les acquis sociaux, les « assistés » (sic) et le code-du-travail-d’où-nous-vient-tout-le-mal ;  sans oublier bien sûr  l’éloge permanent des « States », la célébration émue de la « Belle-Europe-que-v’là », la diabolisation incessante des « ennemis-de-l’Occident » (Russes, Cubains, Coréens, cocos, « islamistes », grévistes de tous poils, etc.), l’éternelle question posée à tout bout de champ par le « journaliste » de service : « mais-que-font-nos-voisins-anglo-saxons-à-ce-sujet ? », l’allégeance obsédante à Frau Merkel, le tout sur fond de bain linguistique anglo-américain…

 

Alors s’il vous plait, travailleurs des radios privés, mettez-vous vite en grève aussi : pas seulement pour soutenir vos vaillants camarades du public (ça s’appelle la solidarité de classe), mais pour faire pleuvoir sur toute la France un bienfaisant mutisme réparateur.  Vite, vite, croisez-vous les bras aussi et rendez ainsi aux citoyens le plaisir de penser par eux-mêmes. Ils auront peut-être alors – qui sait ? – l’idée de revendiquer un audiovisuel public démocratisé et véridique qui soit enfin soustrait au duopole des oligarques du privé et d’une propagande d’Etat aussi doucereuse qu’omniprésente !

Floréal, le 1er/04/2015

Pétition

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Initiative Communiste n°155 (Avril 2015)

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La Guerre Sacrée

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ALR-libertaireSamedi 31 décembre 2011 de 11 h 30 à 13 h 30

Annie Lacroix-Riz , historienne, participera

à l’émission « Chroniques syndicales » 

consacrée au dossier Renault

sur Radio Libertaire

89,4 MHz FM en Ile-de- France

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