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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 21:58

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Marx écologiste

John Bellamy Foster, éditions Amsterdam, 2011

 

L’auteur a publié en 2011 en langue française un recueil de quatre articles, publiés initialement aux États-Unis en 2009, dont la vocation est de resituer la place du marxisme dans le débat sur l’écologie.

 

Disons d’emblée que ce petit livre est iconoclaste à plus d’un titre. Certains dénieront à Marx et Engels d’être des penseurs de l’écologie lesquels auraient estimé qu’entre l’homme et la nature il y avait une lutte pure et simple et qu’il faudrait voir en eux des productivistes patentés.

 

Foster fait la démonstration convaincante que Marx et Engels ont pensé en « écologiste » même s’ils ne reprennent pas le terme d’écologie créé seulement en 1866 et qui ne s’est propagé que lentement. A diverses étapes de leurs réflexions, Marx et Engels ont été amenés à réfléchir sur la désertification, le changement climatique, la pollution, etc. Marx pointe dans le Capital les enjeux cruciaux : « du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias »1. Après avoir fait une démonstration étayée, Foster en vient à constater que peu de commentateurs de Marx et Engels se sont penchés sur l’approche écologique de leurs œuvres.

 

Foster poursuit sa démonstration en précisant qu’après la mort des deux compères, des marxistes ont poursuivi l’étude des relations entre les humains et la nature. C’est à cet endroit que Foster peut sembler, à certains modernistes, un peu « d’arrière garde » quand l’échec du « communisme » stalinisé devrait nous inciter à penser autrement, sans faire référence aux théoriciens classiques. Mais pour Foster, seule la vérité lui importe et il ne met pas son mouchoir sur certains exemples qui redonnent du coup une légitimité, notamment à des dirigeants bolcheviques. Ainsi, dans le parti social-démocrate allemand, Kautsky a étudié le rôle intensif des pesticides avec La question agraire (1899). Chez Lénine, Rosa Luxembourg ou Boukharine, on retrouve de telles préoccupations. En 1919, Lénine fonde la première réserve naturelle dans le sud de l’Oural à des fins exclusives d’étude scientifique (Ce dernier exemple en fera bondir plus d’un). En Union soviétique, la science écologique est développée par Vernadski. Mais Staline décime les rangs des chercheurs les plus écologistes et Vavilov est condamné à la prison à vie en 1942 pour s’être opposé à l’obscurantisme de Lyssenko. Le stalinisme oriente alors la pensée vers une course à la production sans se soucier de l’impact écologique jusque dans les années 1980-90. Cela a eu un impact international pour tous les chercheurs qui ont vu dans le marxisme un productivisme effréné.

 

La rupture métabolique


Les travaux de Marx et Engels ont mis en avant des concepts aujourd’hui banalisés : taux de profit, force de travail, loi de la valeur, etc. Mais le concept de « rupture métabolique »2 est peu connu. Or, Marx et Engels puisent dans la situation agricole, entre 1830 et 1880, les bases de leur concept de rupture métabolique. Cette période est liée à l’essor de l’industrie des engrais et de la chimie agricole au moment où la fertilité des sols allait en diminuant. Marx devait alors décrire cette période de la façon suivante : « la production capitaliste amasse d’un côté la force motrice historique de la société et perturbe d’un autre côté le métabolisme entre l’homme et la terre, c’est-à-dire le retour au sol des composantes de celui-ci usées par l’homme sous forme de nourriture et de vêtements, donc de l’éternelle condition d’une fertilité durable du sol… tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur mais aussi dans l’art de piller le sol… Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. »3

 

Marx écrit dès 1844 que l’homme et la nature font cause commune : « le fait que la vie physique et spirituelle de l’homme soit dépendante de la nature, n’a d’autre sens que celui-ci : la nature est dépendante d’elle même car l’homme est une partie de la nature »4 Cette première approche sera consolidée plus tard par l’introduction du concept de métabolisme sur des bases matérialistes compris comme l’échange complexe et dynamique, résultant du travail humain, entre les êtres humains et la nature. La base théorique de Marx est de considérer que « le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par sa propre action. »5 Marx annonçait en conséquence une vision d’une société future des producteurs associés : « la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble… »6

 

Débat parmi les écosocialistes


Foster dresse une critique acerbe à l’égard d’un penseur américain, James O’Connor, penseur de l’écosocialisme en vogue, régulièrement cité en France par des intellectuels comme Michael Lowy ou Arno Münster. Foster se détache d’un certain nombre d’écosocialistes par la légitimité qu’il donne à nombre de théoriciens, depuis Marx jusqu’à Boukharine en passant par Rosa Luxembourg et Lénine. Or, l’écosocialisme se veut un nouveau courant distinct, en rupture avec ce qui est assimilé au marxisme traditionnel entaché de productivisme, intégrant bien sûr, la période 1917-1991 en URSS. D’ailleurs, ce courant s’est construit autour des années 1980, période de reflux idéologique sur fond d’écroulement des pays dits « socialistes ». De fil en aiguille, l’écosocialisme devrait aboutir à un dépassement complet du marxisme traditionnel par la naissance d’un nouveau paradigme, comme le souligne Jean-Marie Harribey7.

 

O’Connor veut amender le marxisme en parlant d’une seconde contradiction en complément à la première analysée par Marx, opposant le capital au travail. Pour O’Connor, la seconde contradiction oppose les forces productives et les conditions de production parmi lesquelles se trouve la nature. En cherchant à produire, le capitalisme sollicite tellement la nature qu’il la dégrade dangereusement. En retour, cette dégradation produit des coûts qui sont intégrés en amont, comprimant le profit. L’augmentation des coûts écologiques tend à diminuer la rentabilité. C’est la « seconde contradiction » qui produit notamment des crises économiques et écologiques. Dans la première contradiction, il y a une opposition entre classes sociales, dans la seconde, le capitalisme se bat contre la nature et tous les autres aspects des conditions de production. Le centre de gravité de la lutte n’est plus le même.

 

O’Connor reconnaît que les deux contradictions existent simultanément mais que la seconde prend le pas sur la première. Ce ne sont plus les oppositions de classe qui vont mobiliser essentiellement mais des causes externes aux antagonismes de classe. Mais comment détacher l’exploitation capitaliste du support matériel sur lequel celui-ci repose ? Sans nature, pas de travail. La première contradiction, celle que Marx aurait isolée, est liée aux mouvements sociaux traditionnels opposant patronat et ouvriers, aux conflits de classe avec les organisations attenantes (syndicats et partis) alors que la seconde contradiction est liée aux « nouveaux » mouvements sociaux, décrits il y a déjà quelques décennies par des sociologues (luttes urbaines, lutte des femmes et lutte pour l’environnement). La lutte des classes, assimilée à la première contradiction, n’est pas niée mais subordonnée aux nouveaux mouvements sociaux qui devraient prendre un rôle décisif. Foster a des propos très durs envers ceux qui posent cette option : « le marxisme écologique, entendu en ce sens, considère clairement comme secondaire la lutte des classe qui se joue sur le terrain du travail. En ce sens, on peut dire qu’il divise artificiellement le mouvement, ajoutant une dimension théorique aux divisions existantes et réduisant d’autant le champ de l’espoir »

 

Foster ne disqualifie pas complètement la théorie de la seconde contradiction. Il pense en effet que cette approche peut avoir une signification dans certaines situations ponctuelles. Il nuance donc la thèse des deux contradictions mais pense que la première contradiction est celle qui permet de comprendre les crises du capitalisme de façon générale et à partir de laquelle il faut réfléchir pour changer la société. Ceci dit, il semble bien que Foster, connu des spécialistes mais pas du grand public, arrive en France avec cette première traduction française comme un chien dans un jeu de quille et qu’il va déstabiliser certaines convictions défendues dans notre pays.

 

Revenons sur la notion d’écosocialisme. Elle place au même degré d’importance la question écologique et la nécessité historique de l’appropriation collective des moyens de production et d’échange. Cela peut induire une ambigüité sur les priorités à définir. Si l’on veut vraiment enfin que les générations futures vivent mieux que les générations antérieures, il est grand temps d’en finir prioritairement avec le capitalisme en ravivant la lutte des classe en faveur des exploités pour la prise du pouvoir des masses sur la minorité bourgeoise. Et nos enfants pourront vivre sur une planète où le lien métabolique ne sera plus rompu entre les humains et la nature.

 

François FERRETTE

(Le Militant)

 

11 Karl Marx, le Capital, livre 3, tome 3, éditions sociales, 1974, page 159, cité par Foster, comme toutes les suivantes.

2 La notion de métabolisme est empruntée à Liébig, un chimiste allemand  contemporain.

3 Karl Marx, le Capital, livre 1, éditions sociales, 1983, pages 565-567.

4 Karl Marx, manuscrits économico-philosophiques de 1844, éditions Vrin, 2007, page 122.

5 Karl Marx, le Capital, livre 1, éditions sociales, 1983, pages 565-567.

6 Karl Marx, le Capital, livre 3, tome 3, éditions sociales, 1974, pages 198-199.

7 Jean-Marie Harribey, Marxisme écologique ou écologie politique marxienne, Dictionnaire Marx contemporain, PUF, 2001. Texte en ligne : http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/soutenabilite/marxisme-ecologique.pdf

 

 

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Publié par L'Hermine Rouge - dans Livres
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La grève qui nous sèvre!

par Floréal

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...à propos des bénéfices secondaires de la grève à Radio-France

Dans Télérama, des lecteurs branchés s’affrontent à fleurets mouchetés (comme il sied dans l’hebdo culturel de l’élite) à propos de la grève dure à Radio-France: si les uns déplorent à mots couverts que la grève les prive inhumainement de leur lot quotidien de boboïsme branché, d’autres, un peu plus à gauche, appuient mollement la grève : ne vise-t-elle pas à défendre ce cher « service public » sans lequel, de leur propre aveu, certains « Téléramistes » ne supporteraient plus le dur fardeau d’exister ?

Quant à nous, bourricots de bolcheviks obtus que nous sommes, nous soutenons sans réserves cette grève. Et cela pour de tout autres raisons que l’élite téléramiste :

  • la première raison est que la grève à Radio-France est un des trop rares exemples d’action DE CLASSE déterminée contre les effets antisociaux de l’austérité hollando-maastrichtienne (même si hélas, trop de journalistes appuient la manœuvre de diversion lancée par Fleur Pellerin pour faire de M. Gallet le bouc émissaire des décisions gouvernementales). Cette grève illimitée montre que des travailleurs peuvent encore se battre pour GAGNER et pas pour « témoigner de leurs aspirations » à l’occasion de « journées d’action » sans lendemain qui laissent d’avance le dernier mot au MEDEF et Valls-MEDEF.
  • La seconde raison est que cela fait un bien énorme au moral que de savoir que chaque jour que le Bon Dieu fait, des millions de braves gens qui se croient « de gôôôche », ne recevront pas leur injection matutinale de social-libéralisme, d’anticommunisme secondaire et d’’euro-atlantisme « humanitaire » administrée par MM. « Pat Co » et B. Guetta, ; grâce à ces irresponsables de grévistes, les intoxiqués de Patricia Clark et de ses « kids » seront frustrés de leur dose quotidienne de frenglish (dans l’émission « Come on ! » rebaptisée « Alive »). En vérité, ce SEVRAGE idéologique de masse est presque aussi salutaire que celui qu’a subi naguère notre pays tout entier quand la grève ouvrière de mai 68 eut « coupé le jus » (et le micro !) aux anticommunistes professionnels de feue l’ORTF !

Pourtant notre bonheur reste incomplet : car pendant que les euro-prédicateurs de Radio-bobo sont réduits au silence, les Radio-beaux-beaufs du privé continuent d’occuper le « temps de cerveau disponible » : entre deux pubs assourdissantes, RTL, Europe 1, RMC, ont tout loisir pour marteler leurs propos antisyndicaux, pour poursuivre leur ramdam anti-fonctionnaires et pour organiser leur promo même plus larvée du FN et de Sarkozy (cherchez la différence !). Se déverse ainsi à plein jet sur le tamtam permanent du MEDEF et de la droite contre les acquis sociaux, les « assistés » (sic) et le code-du-travail-d’où-nous-vient-tout-le-mal ;  sans oublier bien sûr  l’éloge permanent des « States », la célébration émue de la « Belle-Europe-que-v’là », la diabolisation incessante des « ennemis-de-l’Occident » (Russes, Cubains, Coréens, cocos, « islamistes », grévistes de tous poils, etc.), l’éternelle question posée à tout bout de champ par le « journaliste » de service : « mais-que-font-nos-voisins-anglo-saxons-à-ce-sujet ? », l’allégeance obsédante à Frau Merkel, le tout sur fond de bain linguistique anglo-américain…

 

Alors s’il vous plait, travailleurs des radios privés, mettez-vous vite en grève aussi : pas seulement pour soutenir vos vaillants camarades du public (ça s’appelle la solidarité de classe), mais pour faire pleuvoir sur toute la France un bienfaisant mutisme réparateur.  Vite, vite, croisez-vous les bras aussi et rendez ainsi aux citoyens le plaisir de penser par eux-mêmes. Ils auront peut-être alors – qui sait ? – l’idée de revendiquer un audiovisuel public démocratisé et véridique qui soit enfin soustrait au duopole des oligarques du privé et d’une propagande d’Etat aussi doucereuse qu’omniprésente !

Floréal, le 1er/04/2015

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